La Conquête de l’Est

Par Jean-Pierre Kesteman

Comptant 19 000 habitants répartis dans 12 villes et villages, la municipalité régionale de comté de Coaticook tire son nom de son chef-lieu, fondé en 1864. La cohabitation des cultures anglo-protestante et canadienne-française caractérise la ville, comme la région. Normal : la MRC de Coaticook longe la frontière américaine, face aux États du Vermont et du New Hampshire.

Adossé à la partie supérieure des Appalaches, au pied des monts Barnston, Pinacle et Hereford, ce territoire descend par paliers, du sud au nord, dans l’Axe des vallées de la rivière Coaticook et de ses affluents, les rivières Moe et au Saumon. Couronnés de forêts, ses contours vallonnés offrent des terres d’une fertilité remarquable.

Depuis la colonisation, les ruptures de niveau ont favorisé l’utilisation de l’énergie hydraulique à des fins artisanales, industrielles, puis hydroélectriques. Le cours capricieux de la Coaticook a entraîné l’implantation des fermes et des villages sur les collines avoisinantes, ainsi que l’installation de barrages régulateurs à la frontière du Vermont.

Au début de la colonisation de la région, à la fin du XVIIIe siècle, le territoire de l’actuelle MRC couvrait les cantons de Barford, Barnston, Clifton, Compton, Hereford et une partie d’Auckland et de Stanstead. Ici, comme ailleurs dans les Cantons-de-l’Est, le peuplement s’est effectué par vagues successives, d’abord américaines et britanniques, puis canadiennes-françaises.

Attirées par les terres fertiles à bon marché, des familles de la Nouvelle-Angleterre s’installent les premières sur le territoire. La région a donc compté peu de loyalistes. Venus du Connecticut, du Massachusetts ou du New Hampshire, ces pionniers défrichent les terres fertiles de l’est de Stanstead et de l’ouest de Barnston et de Compton. Ils pénètrent par le sud-ouest, au départ de Stanstead, où aboutissent les routes américaines, ainsi que par le nord-ouest, en remontant depuis Lennoxville la Vallée de la rivière Coaticook. En 1830, on dénombre déjà 5000 habitants sur le territoire de la future MRC.

Des hameaux autonomes

À l’époque, le territoire demeure sous l’influence de villes commerçantes extérieures comme Stanstead ou Sherbrooke, les seuls relais internes étant les villages de Barnston Corner et Waterville (anciennement Ball’s Mills et Pennoyer’s Mills). Adjacent à la « frontière » (limite mobile entre la zone défrichée par les pionniers et la forêt), le site de la ville de Coaticook se résume alors à un pont, un moulin et quelques fermes.

Durant la plus grande partie du XIXe siècle, la population américaine de l’endroit, de cultes évangéliques (baptiste ou méthodistes) ou atypiques (universalistes), constitue une société rurale, laborieuse et férue de son auto-organisation éducative et politique. Le peuplement se concentre autour de hameaux ou de petits villages situés à des carrefours ou près de chutes d’eau. Dans leurs rues, on trouve des magasins et des ateliers d’artisans, une école, ainsi qu’une ou plusieurs églises protestantes. C’est dans ces territoires aux fermes prospères que s’échafaudent les fortunes des Baldwin, Cutting et autres Cleveland.

Certains de ces hameaux ou villages existent encore et ont conservé un intéressant patrimoine religieux ou civil : Barnston Corner, Moe’s river, Baldwin’s Mills, Way’s Mills, Kingscroft, Milby, Hungtingville. D’autres, par contre, ne sont plus qu’un toponyme de carrefour, de cimetière ou de chemin : Cassville, Fairfax, Heath Corner, Hillhurst, Ladd’s Mill, Perryboro, Ives Hill Bickford’s Corner, Corliss, Malvina…

L’Est sauvage

Vers 1800, la « frontière » s’étire de Waterville aux marges de la rivière Niger, dans Barnston. Vingt ans plus tard, l’avancée vers l’est touche les villages de Compton et de Barnston Corner. La spéculation foncière de propriétaires étrangers à la région bloque la progression vers les sites actuels de Coaticook et de Dixville. Seule l’arrivée du chemin de fer en 1853 réussira à désenclaver ce territoire et à favoriser le peuplement des cantons à l’est de la rivière Coaticook jusqu’à la frontière des États-Unis.

Longtemps restée sauvage, la partie orientale de la MRC attire, à partir de 1860, une colonisation canadienne-française venue des seigneuries du Saint-Laurent ou de la plaine de Montréal. Ainsi naissent un certain nombre de paroisses : Saint-Venant-de-Paquette, Saint-Malo-d’Auckland, Saint-Edwidge-de-Clifton, Saint-Herménégilde-de-Barford. Le paysage humain s’insère dans  un territoire plus accidenté (Saint-Malo culmine à 500 m d’altitude) et se centre autour de l’église paroissiale. La forêt, plus dense, fournit à une agriculture modeste l’indispensable complément des chantiers et de l’industrie de sciage, comme à East Hereford, au débouché de la rivière Hall. Ce cours d’eau est le seul de la région à rejoindre la rivière Connecticut. Dès 1880, l’émigration de nombreux Canadiens anglais vers l’ouest favorise une nouvelle phase de peuplement catholique et français, souvent originaire de la Beauce, d’abord dans Compton, puis dans Barnston, Stanstead-Est, Waterville et Martinville.

Les richesses agricoles de Compton

Au centre du territoire, les terroirs fertiles de Compton ont longtemps constitué le bastion de la bourgeoisie rurale anglo-protestante. À partir des années 1860, ils favorisent une agriculture marchande de qualité, centrée sur l’élevage. En important notamment des animaux de Grande-Bretagne, les fermes modèles du canton de Compton sont à l’avant-garde de l’établissement d’un cheptel d’excellence. La plus célèbre est celle du sénateur Matthew Henry Cochrane, à Hillhurst. Dès 1866, elle attire dans ses encans fastueux des éleveurs de bétail de toute l’Amérique, qui souhaitent acquérir les meilleurs reproducteurs de race pure. Elle est à l’origine des premiers ranchs de l’Alberta.

La vitalité du secteur laitier s’est quant à elle manifestée par la transformation du lait en beurre et en fromage. En 1865, Compton fait partie des cantons qui inaugurent la fabrication de fromage, non plus à la ferme, mais dans des fromageries alimentées par le lait de centaines de vaches. Inspirées par cet exemple, d’autres régions du Québec se tournent vers l’industrie laitière. Vers 1900, Auguste Gérin, de Coaticook, possède six beurreries et fromageries qui reçoivent 21 000 livres de lait par jour. La majeure partie de sa production de cheddar est exportée aux États-Unis et en Grande-Bretagne.

Aujourd’hui encore, la région de Compton s’illustre par la force de ses activités agricoles, dans la pomoculture comme dans la transformation laitière, dans l’agrotourisme, comme dans l’agriculture patrimoniale.

Moteurs industriels

Dépourvus de rivières navigables liées au Saint-Laurent, les Cantons-de-l’Est réussissent à se désenclaver grâce au chemin de fer. En 1853, la voie du Grand Tronc reliant Longueuil à Portland est établie au flanc de la vallée de la rivière Coaticook, offrant un lien avec la région montréalaise et la Nouvelle-Angleterre. La combinaison du chemin de fer et du harnachement des chutes de la rivière, tant à Dixville et Waterville qu’à Coaticook, ajoute un volet manufacturier à la richesse agricole.

Contrairement à d’autres villes des Cantons-de-l’Est, Coaticook, incorporée comme village en 1864, n’a pas été dominée par une industrie monosectorielle ou une grande compagnie. Comme Sherbrooke, mais à une moindre échelle, elle a connu une industrialisation diversifiée dans la transformation du bois, l’industrie mécanique et divers domaines du textile : coton, laine, bonneterie, rubanerie. On y a fabriqué des machines agricoles, des jouets d’enfants, des bretelles de caoutchouc, des crics pour soulever les locomotives et des boyaux d’incendie. Enfin, la transformation laitière y a renforcé la présence de crèmeries et de fromageries.

Une ville, deux cultures

La proximité de cantons canadiens-français à l’est et anglo-protestants à l’ouest fait de la ville un centre de commerce, de services et d’administration pour les deux communautés. Le développement industriel qui s’opère à Coaticook dans la seconde moitié du XIXe siècle doit beaucoup à la richesse de sa bourgeoisie anglophone. En investissant dans de nombreuses entreprises, celle-ci attire des centaines de familles ouvrières, en majorité canadiennes-françaises. Entre 1880 et 1940, la cohabitation des deux communautés, qui trouvent des moyens pacifiques de partager le pouvoir et de vivre leur culture, dessine le portrait d’une ville biculturelle. Les élites catholiques, comme l’abbé Chartier ou les Gendreau, Gérin et Bachand, côtoient les Sleeper, Adams, Thornton, Cleveland, Akhurst, Lowell et autres Shurtleff.

Si Coaticook subit les revers de la désindustrialisation depuis les années 1960, elle a su renforcer son rôle de pôle administratif, commercial, culturel et touristique. À preuve, le territoire de la MRC s’est élargi depuis 1980 pour s’étendre de Stanstead-Est à Saint-Malo.

Forte de ses paysages géographiques et humains contrastés, de son passé économique diversifié et d’un agrotourisme dynamique, la région a tout pour continuer sur cette belle lancée.


Pour en connaitre davantage sur l’histoire de Coaticook, consultez De Barnston à Coaticook. La naissance d’un village industriel en Estrie 1792-1867 de Jean-Pierre Kesteman, publié en 2011 aux Éditions GGC.

De Barnston à Coaticook. La naissance d'un village industriel en Estrie 1792-1867


Article tiré de la revue, Patrimoine en action.

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