Caminer ensemble

@ Photo d’Erika Aubin

Le sénateur Matthew Henry Cochrane contemplait la vallée de la rivière Coaticook depuis le chemin qui la surplombait sur son flanc nord et qui un jour porterait son nom. Il regardait s’étirer les vallons jusqu’aux berges du cours d’eau qui sillonnait la campagne et allait rejoindre l’infini. L’octogénère ne put faire autrement que de ressentir le lent passage de la vie, revoir les mille étapes de ce parcours lumineux qui l’avait conduit jusqu’ici.

Fils d’immigrants irlandais, éleveurs de bétail et commerçants, il était allé faire ses preuves à Boston où, au coût de dur labeur, il avait acquis une somme suffisante pour revenir s’établir à Montréal, au Canada, où il avait mis sur pied une manufacture de chaussures qui allait employer plus de trois cents ouvriers et ouvrières.

Le sénateur Cochrane sourit à l’évocation de cette expression, « mettre sur pied », qu’il avait apprise de ses camarades canadiens-français, et qui traduisait si bien le sentiment qui l’avait toujours habité, en homme d’affaires prospère, d’avoir mis les choses en marche… La persévérance était évidemment nécessaire, pour quiconque entreprenait de changer sa vie, mais initier le mouvement était ce qui demandait parfois le plus d’efforts.

Le vieil homme observait ses pieds alors qu’il foulait l’herbe de ses pâturages, le cuir de ses hautes bottes lui rappelant le souvenir, teinté d’amertume, de ce riche contrat obtenu auprès de l’armée américaine et qui allait fournir des bottes aux soldats de l’Union, durant la guerre de sécession. Nous étions à l’ère industrielle et, plus que jamais, les profits de la guerre se feraient au détriment de la vie d’autrui…

C’est pourquoi, à quarante ans, fuyant le tumulte de la cité, il était revenu s’établir ici, à Compton, près de la ferme paternelle, où il avait fondé la plus grande ferme d’élevage de races importées jamais connue, jusque-là, au Canada. Le sénateur se revoyait, marcher auprès de ses vaches, caresser le sombre pelage de ses Wetherby et de ses Warlaby importées d’Angleterre et pour lesquelles il obtiendrait un jour des prix records sur les marchés internationaux.

Le vieil homme sourit encore. Oui, ce mot, « marchés », encore une fois…

Soudain son pas se figea. Aux pieds de la vallée, parmi les hautes statures de son troupeau habituel, était apparue une filée d’animaux disparates et, pour la plupart, de races et d’espèces inconnues. En tête de cette procession, des hommes et des femmes à la peau noire tenaient dans leurs mains des rênes guidant des vaches, certes, mais des vaches faméliques en regard des standards nord-américains. Derrière eux se profilaient de grands félins, puis ce qui ressemblait à une antilope, puis des moutons, des chèvres et des lapins en nombre considérable ; la plus grosse souris ainsi que le plus petit singe qu’il lui eût été donné de voir ; suivaient un chameau marchant au côté d’un cheval ; le tout, entouré de nombreux chiens, tous trépignants et de fière allure. Et, en queue de peloton, un immense serpent, dont l’extrémité allait se perdre à l’horizon.

Le sénateur retira son chapeau, l’agita au-dessus de sa tête et héla la troupe des marcheurs. Ceux-ci, l’apercevant, firent halte et attendirent que le vieil homme les rejoigne, d’un pas assuré, pour son âge avancé. Lorsque le patriarche, retirant à nouveau son chapeau, tendit la main pour se présenter, le sourire qui l’accueillit aurait témoigné de ce que l’humain avait de plus profond et de chaleureux.

Good afternoon, dear fellows. May I ask you what you are doing in my fields ?

Face aux visages emplis de perplexité des nouveaux arrivants, le sénateur répéta sa question, en un français teinté d’un fort accent. Le sourire des voyageurs s’illumina, et le premier du groupe répondit :

— Nous arrivons de partout dans le monde, et nous cherchons une terre d’asile pour abriter nos familles…

Le sénateur marqua son étonnement par une moue appréciative, conscient des efforts, et du lot de sacrifices, nécessaires pour entreprendre un tel périple. Son regard ne put faire autrement que de s’attarder aux génisses qui ouvraient la marche, dont les côtes apparentes tranchaient avec la carrure de leurs consoeurs canadiennes.

Saisissant la curiosité de leur hôte, une femme se détacha du lot et vint offrir son bras au sénateur ainsi qu’une brève tournée de leur équipée.

— Ces vaches viennent du Burundi, dit-elle, et celles-là de l’Ouganda, où elles font intrinsèquement partie de nos cultures. Cet animal à longues cornes est un okapi, et on ne le retrouve qu’au Congo. Le chameau vient d’Égypte et les chèvres qui l’entourent de partout dans le monde…

Un immense perroquet vint à cet instant se poser sur l’épaule du sénateur. La femme poursuivit :

— Cet oiseau, comme la souris et le singe, viennent de Colombie, en compagnie de l’anaconda qui traîne, là-bas, dans les hautes herbes. Quant à ces deux tourtereaux…

Un couple de canards multicolores vint se dandiner aux pieds du sénateur.

— …ce sont des canards mandarins, venant de Chine, et on n’en peut séparer le couple.

Le sénateur était ébloui par tant de richesses, par tant de couleurs inusitées. Il ne pouvait contenir sa stupeur face à une telle délégation.

Il demanda, sans affront, sans animosité :

— Mais… Que venez-vous faire ici ? Qu’êtes-vous venus chercher ?

Trois hommes s’avancèrent, aux traits similaires, trois frères assurément, soutenant une femme âgée, qui devait être leur mère. Un grand félin, splendide, vint s’asseoir à leurs côtés. Le cadet des trois frères prit la parole.

— Nous avons fui la guerre. Nous avons fui la destruction. Nous avons fui la folie des hommes, qui mettent à mort la beauté du monde…

Il désigna l’animal à ses pieds.

— Ceci est un guépard asiatique. Il vit presque exclusivement à la frontière de l’Iran et de l’Irak, et la guerre l’aura bientôt exterminé…

Des larmes emplirent ses yeux.

Le sénateur était abasourdi. Il situait mal ces pays mentionnés par l’homme…

Une femme se dégagea alors du lot, vêtue d’une robe vaporeuse, d’une toge telle qu’on en voyait revêtues les statues, dans les musées. Une ribambelle d’enfants semblèrent jaillir de sous ses pans, tumultueux, emplis de vie.

— J’arrive de la Grèce antique, celle d’avant le déclin. Et j’ai quitté mon île parce que les enfants n’y avaient plus le droit d’être des enfants.

Une immense clameur s’éleva du groupe. Comme un consentement, un assentiment. Et des enfants de tous âges, dissimulés jusque-là, se mirent à courir partout dans les champs, enfin libres, enfin libérés.

Une autre femme s’avança. Le sénateur la détailla, éberlué par son apparence. Elle portait des pantalons ajustés, ses chaussures semblaient faites de caoutchouc, un sac à dos tressé avec des fibres inconnues et beaucoup plus petit que ceux qu’il avait vus portés par les soldats tenait sur ses épaules par des sangles rembourrées. Quelle incroyable invention… Derrière des lunettes étranges, qui n’étaient pas faites de métal, les plis de ses yeux témoignaient d’un caractère à la fois grave et rieur. Elle prit la parole, d’une voix chantante et saccadée.

— Je viens de la Chine du futur, où il y a trop de gens, trop de gens… Où les enfants n’ont plus d’espace pour jouer, et où ils doivent travailler dur pour avoir un avenir. Trop travailler, trop dur…

La voix d’un homme émergea du groupe.

— En Égypte, les enfants  font leurs devoirs jusqu’à minuit !

Et, petit à petit, une rumeur parcourut l’assemblée, comme un frisson ténu :

« Perdre l’enfance… »

« Oui, perdre l’enfance… »

« On a perdu l’enfance… »

Le sénateur ressentit un vertige. Tous ces pays mentionnés, ces époques qui fusionnaient… Il agrippa la main d’un homme à la peau tannée par le soleil d’Afrique et bredouilla :

— Am I in a dream ? 

L’homme répondit, d’une voix apaisante :

— Dans un rêve ? Peut-être. Vous vivez dans un pays de rêve, assurément. Quant à moi, j’ai l’impression de m’être extirpé d’un cauchemar…

Se ressaisissant, le sénateur, empli de sollicitude, demanda :

— May I ask you… Where do you come from, my friend ?

Le visiteur sourit et bomba le torse.

— Vous voulez savoir d’où je viens ? Alors notez…

Il fit un pas de recul et entonna une mélopée que tout le groupe reprit en chœur.

— Je viens du Burundi. Mais venir du Burundi signifie…

Et tous chantèrent :

« Burundi – Rwanda – Kenya – Malawi… »

Celui qui s’était fait chantre précisa :

— Oui, car venir du Burundi signifie que j’aie du passer par tous ces pays pour arriver au Canada…

Et le chœur reprit :

« Congo – puis Tanzanie, mais la Tanzanie n’accepte pas les réfugiés – puis Kenya – d’un camp à l’autre, pour arriver au Canada… »

Et le premier homme reprit :

— Alors, pourquoi venir ici ?

Tous ses proches alors présents dans la maison familiale étaient venus l’entourer, et la plus jeune de ses petits-enfants, la tête bien calée dans le creux de l’épaule de son aïeul, consciente de sa chance, s’adressant à l’assemblée, demanda :

« Burundi – puis Rwanda – puis Kenya – puis Malawi – pour arriver au Canada… »

Une autre voix s’éleva :

— Moi, je viens du Congo, mais venir du Congo signifie…

Et le chœur reprit :

Un silence solennel prit place, dans l’assemblée.

— Pour le futur de mes enfants. Car le futur est vague, pour mes enfants…

Ce fut au tour du sénateur d’avoir les yeux remplis de larmes. Afin de dissimuler son malaise, il convia toute la troupe à le suivre à sa maison, où il leur servirait un rafraîchissement et une part de dessert.

— Oui, répondit l’homme aux pieds duquel s’était lové l’anaconda, caminons ensemble…

Le sénateur Cochrane parut perplexe :

— Caminer ? Je ne connais pas ce verbe…

La troupe joyeuse s’esclaffa, expliquant au sénateur que c’était une adaptation en français d’un verbe espagnol, caminar, qui signifie simplement « marcher »… Le sénateur sourit, reprenant à son compte l’expression.

— Oui, alors allons caminer, allons caminer ensemble…

Tous le suivirent et prirent place sous l’immense véranda qui entourait, de son balcon fleuri, la demeure familiale.

Le sénateur interrogea chaque membre de l’assemblée tour à tour. Le sort de ces hommes et de ces femmes allait droit au cœur de ce fils d’immigrants qui avait dû lui aussi lutter pour faire sa place. Et, au souvenir de ses jeunes années où il aurait tout fait pour offrir une vie meilleure à la femme merveilleuse qui l’avait accompagné, depuis qu’il l’avait rencontrée à Lowell, au Connecticut, il osa demander, d’une voix posée, à ses convives :

— Dites-moi, je sais que cela prend une dose de courage astronomique, oui, astronomique, pour oser quitter son chez-soi et aller tout risquer, y compris sa vie, dans l’espoir d’un monde qui nous sera meilleur… Alors dites-moi, si vous le voulez bien, quel est le rêve qui vous motivait ?

Et les réponses fusèrent, dans une langue parfois approximative, mais toujours venant du cœur. Car, comme le premier homme à se prononcer l’énonça :

« Cela prend beaucoup de courage, pour migrer. Et le mot courage vient du mot cœur. Oui, le courage vient du cœur… »

Et les rêves de tous ces exilés éclatèrent dans la nuit naissante, comme autant de feux d’artifice :

« Je rêve de construire la même vie que nous avions auparavant, avant la crise économique qui a ravagé mon pays. Je rêve de continuer le bon travail d’équipe, avec mon mari. Oui, continuer le rêve de construire… »

« Je rêve de vivre dans un endroit calme, où il y a la sécurité. C’est réussi. Je rêve maintenant de bien m’installer dans la société. Avoir un travail et une famille… »

« Je rêve pour mes garçons d’avoir un avenir meilleur… Qu’ils n’aient pas les mêmes épreuves que moi. »

« Après la réussite, ici, je rêve avec mon mari de retourner en Afrique et fonder une ferme… »

« Je rêve de préparer mes enfants pour l’éducation. Et peut-être pourront-il un jour retourner en Afrique, diriger, gouverner mon pays, avec les enseignements canadiens… Et pour la vie divine : je rêve que toute ma famille aille au paradis… »

« J’espère que j’aurai une cabane dans un village, avec un cheval et des moutons, et que j’habiterai là-bas avec mon amour… »

« Je rêve d’avoir une vie stable… »

« J’aimerais devenir riche pour établir une fondation pour venir en aide aux gens et aux animaux dans le besoin… »

« J’espère que le rêve de mon mari, venu étudier ici, se réalisera et qu’il pourra contribuer à guérir le cancer… »

« Je rêve de devenir médecin. Que mes qualifications soient reconnues. Dans mon pays, j’étais médecin. Ici, on m’accepte comme infirmière… »

« Je rêve à court terme de devenir infirmière, pour acheter une maison ici et donner une maison à ma mère, restée là-bas. Je rêve à moyen terme d’aider mes enfants à compléter leurs rêves. Et peut-être que mes parents pourront venir nous rejoindre…

« J’espère que, lorsqu’il aura grandi, mon fils sera un bon humain. »

Le sénateur Cochrane était chaviré par tous ces témoignages. Lui, qui avait fait un long détour pour venir terminer ses jours ici, près de la terre paternelle, en compagnie de sa famille, il ressentait, dans l’espoir qu’avaient ces gens de léguer un avenir meilleur à leurs enfants, le sens profond de sa vie, de toute vie.

Le jour déclinait et le sénateur offrit le gîte à ses hôtes de passage. On fit un grand feu autour duquel chacun put raconter une partie de son histoire. Les animaux gambadaient librement dans les champs, et l’anaconda était venu s’enrouler près du feu.

Le sénateur, ému, remercia ses invités de lui avoir rappelé le moteur de son existence, à savoir : tous ses efforts avaient eu pour but le bonheur de se retrouver à l’abri, dans la paix et l’harmonie, auprès de sa famille.

— Et si, avant que nous allions dormir, vous aviez une seule vérité à nous faire partager, à nous qui vivons ici dans la paix et l’harmonie, quelle serait-elle ?

Le premier homme à avoir pris la parole caressa tendrement la chevelure de l’enfant, puis leva la main, pour demander silence. La campagne au complet retint son souffle.

— À tous les habitants d’ici, je dirais…

Et le chœur des migrants s’éleva dans la nuit naissante, chaque souhait allant rejoindre les étoiles au firmament et briller de tous leurs feux, striant le ciel, comme une aurore boréale…

« Qu’il faut maintenir le soutien, le respect et l’égalité. »

« Que c’est calme, ici. Qu’il faut conserver cela. Qu’on espère que tous reçoivent des conditions égales, sans discrimination, pour que tous aient l’opportunité de recommencer. Ça prend du courage, pour s’adapter dans un monde nouveau. Le courage vient du cœur… Pour avoir atterri dans un rêve, ça a pris beaucoup d’efforts. »

« Dans mon pays durant la guerre, on ne savait pas si on allait simplement se réveiller. J’accumule beaucoup de culture. Ici, je peux dormir et même rêver. »

« Peut-être que le Canada pourrait transporter son expertise, et faire des séminaires qui permettraient aux autres pays de vivre en paix. »

« Que la diversité est importante. Il est important de la conserver. Chaque couleur doit être utilisée pour donner toutes les teintes d’un visage total. La diversité est une force constructive. Là où d’autres pays écrasent la diversité, ici il faut la faire fleurir… »

« Faites attention à la forêt, qu’elle reste propre. Il faut faire attention aux arbres et aux animaux. Ne dérangez pas les animaux… »

« Canada, Québec, Sherbrooke : c’est spécial, ici. C’est une région qui donne beaucoup de choses : les parcs, la campagne, le respect. J’ai beaucoup voyagé. Mais ici, c’est différent. Chaque personne est responsable ici. C’est le respect, le respect des règles, ;e respect des gens. En respectant les simples règles de vivre ensemble, ça permet à tous de vivre en paix, l’esprit en paix. Sans craindre à tout moment de se sentir menacé par quelqu’un qui ne respecte pas les règles… Alors, si c’est possible ici, pourquoi ce n’est pas possible dans mon ancien pays ? »

Et, du sommet de la vallée, tous purent voir le cours de la rivière Coaticook aller se fondre aux bras de la Voie lactée… En la réfléchissant d’abord, puis en s’y joignant. De tout temps, les étoiles avaient montré le chemin aux explorateurs. Cheminant ensemble, caminant ensemble, à illuminer la nuit.

Une dernière voix s’éleva, sans âge :

« Je suis heureux, ici. Je ne me sens pas étranger, ici. Depuis que je suis arrivé ici, je me sens chez moi, ici. »

Les auteurEs ont écrit ce texte le 21 juin 2017 sous la direction de Benoît Bouthillette et après avoir écouté la voix de Matthew Henry Cochrane de La Voie des pinoniers :

Zahra Ghazi Khalil Al-Maghazachi

Shawkat Mohammed Bayoumi Aly

Zacharoula Baka

Amina Kabahuma

Ali Mohamad Karimi

Amin Karimi

Arash Karimi

Caihua Lian

Ildephonse Edson Niyongabo

Yuly Adriana Quintero Sierra

William Camilo Robayo Rodriguez

Enyonyi Shabani Limbaya

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