La Grande Ourse

@ Photo de Rachel Rouleau

Marie enfile son manteau. Il est tôt le matin, et il fait encore froid en ce printemps tardif. Lorsqu’elle met le pied dehors, les étoiles viennent à peine de tirer leur révérence dans le ciel de St-Herménégilde. Du brouillard sort de la forêt. En se déplaçant vers le chemin pour aller y porter les vidanges, Marie perçoit une forme massive qui bouge et se dirige vers elle. Marie fige sur place, son sac de poubelle à la main. Devant elle apparaissent deux pattes d’ours qui, lentement, se soulèvent. Une ourse immense se dresse devant Marie. Ni la femme ni l’animal ne bouge. Mais au moment où leurs regards se croisent, quelque chose d’étrange se produit. Marie se sent projetée en un autre lieu, à une autre époque. Elle se retrouve assise parmi une tablée d’enfants et l’on entend le klaxon d’un camion de livraison qui s’arrête devant la porte. Une femme, que l’on sent forte et vigoureuse malgré sa petite taille, quitte ses fourneaux et sort sur le balcon. Elle lance, d’une voix enjouée :

— Bien le bonjour, Monsieur le boulanger !

— Bien le bonjour, Madame Crête ! Combien de pains est-ce que je vous laisse, ce matin ?

Par l’embrasure de la porte, Marie voit la femme qui essuie ses mains sur son tablier. Marie reconnaît l’admirable pionnière du village, qui a recueilli dans sa vie plus de cent enfants des services sociaux, venus de toute la région.

— Oh, ça va bien en prendre deux douzaines pour mes vingt bouches à nourrir !

La vision s’estompe au moment où l’ourse dépose ses pattes au sol. Marie revient lentement à elle tandis que l’ourse repart dans le brouillard.

Plus tard dans la matinée, toujours abasourdie par sa vision, Marie se rend, comme à l’accoutumée, rendre visite à son amie postière. Lorsque celle-ci entend le tintement de la clochette d’entrée, elle lève les yeux pour apercevoir son amie Marie dans tous ses états. Inquiète, elle lui demande ce qui se passe et Marie hésite à lui conter son histoire, mais finit par se confier.

À la fin du récit, la postière raconte à son tour qu’elle a vécu une expérience similaire, la veille, lorsqu’elle est sortie pour vider la boîte aux lettres. Alors qu’elle se retournait, tenant tout le courrier dans ses mains, elle aussi avait vu une ourse se dresser devant elle sur ses pattes arrière. Et lorsque leurs regards s’étaient croisés, la postière avait entendu les cloches de l’église sonner le glas et elle s’était retrouvée au milieu d’un cortège funèbre. En écoutant les commentaires élogieux des concitoyens, elle avait compris qu’elle avait été projetée aux funérailles de Monsieur Armand Viau, à la fin des années 1980 ! C’était là qu’était née la tradition mégilienne d’entraide aux familles endeuillées, qui marquait encore la solidarité du village, trente ans plus tard.

Marie est soulagée d’entendre le témoignage de son amie, même si plusieurs questions demeurent sans réponse. Après l’avoir saluée, Marie décide de se rendre au magasin général. Elle prend donc à gauche sur la rue principale et poursuit sa marche jusqu’au petit bâtiment à deux étages qui abritait autrefois la beurrerie. Marie pousse la porte et entre dans le commerce au moment où un chasseur raconte sa rencontre avec un ours, l’automne précédent.

— J’ai vu l’animal et je l’ai tiré, mais je n’étais pas certain de l’avoir touché. Fait que je me suis rapproché. Quand j’ai contourné le buisson, j’ai vu deux petits oursons sortir de chaque côté de leur mère. Évidemment, j’ai décidé de ne pas tirer à nouveau. Lorsque j’ai baissé mon arme, l’ourse s’est levée sur pattes arrière et j’ai vu… Normand Brathwaite !!!

La foule assemblée dans le magasin général s’esclaffe bruyamment. Le chasseur poursuit :

— Comprenez-moi bien. L’ourse ne s’est pas transformée en Normand Brathwaite ! Mais quand mon regard a croisé les yeux de l’ourse, j’ai été projeté dans une foule, en compagnie de Normand Brathwaite !

Un vieux du village explique alors au chasseur de passage que Normand Brathwaite est effectivement venu à St-Herménégilde, en 2007, pour le tournage de l’émission La petite séduction.

Marie est à la fois troublée et rassurée. Car, même si cela n’explique pas les visions, elle constate au moins qu’elle n’est pas la seule à avoir vécu une expérience hors de l’ordinaire. Elle ramasse donc ses emplettes, regagne sa voiture stationnée au bureau de poste et s’en retourne chez elle.

Lorsqu’elle descend du véhicule, Marie entend des cris de détresse en provenance de l’arrière de la maison et reconnaît immédiatement la voix de sa fille. Elle se précipite dans la cour, bordée par le ruisseau Leach gonflé par les crues printanières. Au milieu de ses flots, Marie aperçoit sa fille, luttant contre le courant et qui peine à maintenir sa tête hors de l’eau.

Alors, de l’autre côté du cours d’eau, Marie voit les bosquets s’animer et en sortir la même ourse qu’elle avait aperçue, au matin. Elle la reconnaît par la tache en forme de cœur que l’animal porte à son cou.

L’ourse s’avance vers le tronc frêle et desséché d’un vieil arbre penché au-dessus du ruisseau. Elle y pose les pattes lourdement et appuie de tout son poids, de sorte à le déraciner. L’arbre cède facilement et l’ourse pousse la longue perche en direction de l’enfant. Celle-ci réussit à s’y agripper. Marie court aux devants de sa fille et la rejoint en aval du torrent. À genoux sur la berge, elle étire le bras en direction de l’enfant et réussit à la saisir. Elle la ramène sur la rive, saine et sauve, et l’enlace tendrement. Marie est soulagée. Le temps semble s’être arrêté.

Lorsqu’elle rouvre enfin les yeux, Marie aperçoit l’ourse qui se tient toujours là, sur la berge opposée. Marie lui adresse un regard de reconnaissance. Lorsque le contact visuel a lieu, Marie a de nouveau une vision, où elle aperçoit un chasseur sur le point de tirer sur un ourson qui porte à son cou une marque en forme de cœur. Une femme s’interpose alors fermement, permettant à l’ourson de s’enfuir. Marie reconnaît à nouveau la pionnière du matin… Le chasseur, en beau fusil, lui dit :

— Madame Crête, vous m’en avez encore fait manquer un !

Et la femme, dignement, de lui répondre :

— Mon cher Gérard. La charité humaine s’applique à toute la création, vous saurez. On est tous comme des petits oiseaux dans les mains du bon dieu… Il s’agit de bien prendre soin les uns des autres.

La vision s’estompe et Marie voit l’ourse regagner tranquillement sa forêt. Marie dépose un baiser sur la tête de sa fille.

Grelottant dans les bras de sa mère, la fillette chuchote alors à son oreille :

— Maman, j’ai vu le regard de l’ourse. Et je me suis vue, dans le futur. J’inaugurais la nouvelle école du village… Parce que c’était moi, la mairesse de St-Herménégilde !

Texte écrit le lundi 29 mai 2017, les participants ont écouté la voix du personnage de Marie-Marthe Paquin-Crête et ont écrit le texte ci-dessus sous la supervision de Dominique Plourde et de Rachel Rouleau. Merci aux auteurEs :

Hélène Chartier

Sharron Cimon

Elisabeth Crête

François Crête

Gérard Duteau

Lucille N. Duteau

Sylvie Fauteux

Terry Lay

Jean-Marie Lefrançois

Lise Robitaille

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