La clé du village

C’était un après-midi typique au Café des aînés de Dixville. Danielle avait ouvert la porte du café de la coopérative de solidarité et accueillait les premiers arrivants. Comme à l’accoutumée, Thérèse arrive en premier, ouvrant le passage à son amie Elisabeth. Elles prennent place autour d’une grande table tandis que deux nouvelles arrivantes pénètrent dans le café, tout excitées. Elles demandent à Danielle si elle a aperçu le fantôme de Madame Humphrey, car elles l’ont croisée en s’en venant. Danielle est perplexe. Elle dit ne pas connaître Madame Humphrey, mais qu’elle aimerait bien apprendre son histoire. Au même moment, Jim franchit la porte en compagnie d’autres convives et raconte :

— Elle était mon arrière-arrière-grand-mère. Elle a passé sa vie sur une ferme et elle repose au cimetière Crooker Brook. Sauf lorsqu’elle nous rend visite… Son fantôme est parfois visible dans la fenêtre au-dessus du garage de la maison que ma famille habite depuis cinq générations. Des gens l’ont aperçue depuis le driveway

À ce moment du récit de Jim, on voit entrer le fantôme de Madame Humphrey. La silhouette vêtue sombrement est accueillie par une assemblée soudain silencieuse. Jacqueline, malgré sa peur des fantômes, tire une chaise pour la nouvelle arrivante. Puis, retrouvant l’énergie de ses cinquante ans, prend ses jambes à son cou et sort du café à toute vitesse.

— Où vas-tu ? lui demande Carmen.

— Je m’en vais me cacher dans le fond de mon garde-robe !

Contrairement à son amie, Jeannine n’est pas effrayée et trouve que le fantôme de Madame Humphrey a plutôt l’air gentille, malgré son air austère. Sa voisine, Marthe, adresse elle aussi un sourire à l’ancêtre, lui assurant qu’elle était heureuse de sa visite. Pour toute réponse, l’apparition retourne son sourire à l’assemblée puis envoie une bise à Ellen, la femme de Jim, avant de disparaître.

De l’extérieur, on entend alors un grincement de roues qui s’approchent. Dans le cadre de la porte, on voit apparaître un fauteuil roulant poussé par le fantôme de Norman. Tous les membres du Café des aînés reconnaissent l’ancien bénéficiaire du Dixville Home, ce centre d’accueil pour personnes ayant une déficience intellectuelle qui a fait la renommée du village à travers tout le Canada. Norman avait été parmi les premiers locataires et sa mort prématurée, due à sa maladie, avait plongé son amoureuse dans une tristesse inconsolable. Elle l’avait retrouvé, depuis, car c’est bien le fantôme de Clémence que Norman pousse devant lui dans son fauteuil. Elle regarde son amoureux avec le cœur et les yeux remplis d’amour. Norman et Clémence habitaient le centre au moment où plus d’une centaine de résidents circulaient dans les rues du village, au début des années 1970, semant la joie dans leur sillage.

Le couple envoie la main à l’assemblée puis s’envole, le sourire aux lèvres. Derrière eux, reste la mélopée de Norman, qui murmure sans cesse :

I love you, I love you, I love you…

Les enfants qui se trouvent à ce moment-là dans la cour de l’école Sancta-Maria, jouxtant la coopérative de solidarité, envoient tous la main aux amoureux, comme tout le village l’avait toujours fait sur leur passage.

Les membres du Café des aînés cherchent à se remettre de leurs émotions lorsque des pas lourds se font entendre sur le perron de bois situé à l’entrée. Tous se tournent pour voir apparaître, dans l’embrasure de la porte, un homme de forte stature, vêtu d’une redingote ayant fière allure. L’homme regarde autour de lui avec un air à la fois sérieux, presque sévère, et appréciateur. D’une voix solennelle, il dit :

— C’est magnifique, ce que vous avez accompli ici. Et je vous souhaite du succès avec votre coopérative et votre magasin général !

Toute l’assemblée est stupéfaite de voir arriver le fantôme de Monsieur Baldwin, l’un des fondateurs du village ! L’homme tire une chaise avec autorité et s’assoit, dans l’intention de prendre part aux discussions. Mais rapidement son attention est attirée par l’éclairage électrique ainsi que… par les toilettes intérieures !

Une fois remis de leur surprise, les participants applaudissent très fort la venue du pionnier. Ce dernier reçoit les honneurs avec humilité. Il lisse sa longue barbe, puis se lève et déclame à l’auditoire :

— Je suis très fier du Dixville d’aujourd’hui. Vous avez su perpétuer les traditions de commerce et d’entreprise. Et, surtout, vous avez su préserver les valeurs d’entraide et de solidarité. Qu’un si petit village, bâti sur le respect et la bonne entente, puisse continuer de prospérer, me donne espoir en l’avenir…

Alors Danielle se lève à son tour. Elle contourne le pionnier et se rend derrière le comptoir du restaurant, d’où elle ramène un petit objet qu’elle tend à Monsieur Baldwin. Celui-ci lève un sourcil perplexe à la vue du petit disque coloré, qui pend au bout d’un chaînette.

  • Qu’est-ce que c’est ?

Une véritable fierté s’empare de tous les membres de l’assemblée lorsque Danielle répond :

— Je vous remets la nouvelle clé du village, Monsieur Baldwin. C’est une clé électronique. Elle permet à tous les citoyens d’avoir accès à l’épicerie, même en dehors des heures d’ouverture. Les entrées et les achats sont comptabilisés automatiquement. C’est un système basé sur la solidarité et l’honnêteté…

Puis elle regarde toutes les personnes assemblées autour d’elle, leur sourire qui contient toute la beauté du village, avant de conclure :

— C’est la clé du futur, Monsieur Baldwin.

Ce texte a été écrit avec l’aide de l’auteure Élisabeth Tremblay le 31 mai 2017 dans le cadre du Café des aînés de Dixville. Les participants ont écouté préalablement la voix du pionnier Bruce Baldwin de La Voie des pionniers. Voici les auteurEs :

Ellen Bailey

Jim Bailey

Jacqueline Bouchard

Normand Cormier

Elisabeth Desbiens

Carmen Dion

Jeannine Favreau

Clémence Fournier

Léo Grégoire

Danielle Lamontagne

Marthe Lessard Thérèse Paquette

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