Les oies volantes

@ Photo de Benoît Bouthillette

Comme elle le fait à tous les matins, depuis aussi loin qu’elle se souvienne, Sofia se rend à la rivière.

Lorsque ses pieds foulent les fougères bordant le bord de l’eau, Sofia jette un regard en amont. Elle aperçoit un ballot, porté par les flots tumultueux et se dirigeant vers elle. Le courant le dépose sur la berge à ses pieds. Sofia se penche pour le ramasser. Elle sait ce que contient l’envoi. Elle sait qu’à l’intérieur du petit paquet, elle trouvera des tissus de toutes provenances, qu’il lui incombera d’agencer. Que pour elle, c’est du travail en devenir. Mais sa tâche est cruciale. La courtepointe qu’elle tissera pourra guider ceux à qui elle permettra d’arriver jusqu’à la terre de liberté.

Sofia revient à sa maison par le sentier de la forêt. Mais, devant sa porte, un gros ours noir l’empêche d’entrer. Sofia s’éloigne discrètement pour prendre refuge dans les bois. Elle s’installe sous le grand noyer noir où elle a l’habitude de rêvasser à toutes ces personnes qui ont pu porter, et user, ces tissus qu’on lui destine. Ses mains trépignent lorsqu’elle défait la boucle du colis, d’où surgissent mille motifs, mille textures. Mais que faire de ces couleurs et de ces tissus variés ? Quelle image peut-on y retrouver ?

Sofia s’empare alors des ciseaux qu’elle dissimule sous une souche et commence à découper le tissu qui constituera le coin supérieur gauche de sa courtepointe. Elle sort ses aiguilles et son fil et commence à coudre les morceaux de tissus ensemble.

L’assemblage de sa pièce, une fois terminée, illustrera le chemin à suivre par tous les esclaves du XIXe siècle qui arriveront au Canada, ayant fui leurs maîtres tortionnaires à la recherche d’un avenir. Panneau de signalisation, carte routière, la courtepointe servait alors à baliser le chemin de ces pèlerins de la liberté. Du revers de sa manche, Sofia s’éponge le front. Elle lève les yeux et suspend son geste. Elle voit l’ours s’approcher d’elle. Le pas de l’imposant animal fait lourdement résonner la terre. L’ours vient se blottir aux côtés de Sofia dans un grognement affectueux. D’une voix grave et mielleuse, il demande :

— Qu’est-ce que tu as repêché aujourd’hui ? Quelle histoire va-t-on raconter ?

Sofia redoutait la présence de l’ours, parce que leurs longues discussions l’éloignaient de son labeur, mais elle lui détaille son désir d’illustrer dans son prochain panneau l’histoire des soldats déserteurs de la première guerre mondiale. Le motif du coin supérieur droit de la courtepointe dépeindrait la main à quatre doigts de tous ces malheureux, grelottant sous la courtepointe qu’ils avaient reçue à leur départ et qui leur servirait d’ultime refuge. L’ours observe le dessin de la main, amputée de son index, et frissonne. Il pose son regard sur sa patte avant droite, soucieux.

Sofia peut maintenant passer à la troisième étape de sa courtepointe. De sa besace déposée au pied du grand arbre, elle sort sa petite boîte de couture contenant les brins de laine de couleurs variées provenant du Moulin de Monsieur Ways et sauvés de l’incendie ayant ravagé l’édifice à la fin du XIXe siècle. Sofia se met à chantonner :

La laine des moutons, c’est nous qui la tondaine… La laine des moutons, c’est nous qui la tondons…

Elle réserve cette laine qu’elle chérit aux pièces les plus précieuses, exceptionnelle et significative de ses créations. Elle confectionne alors un kaléidoscope multicolore qui illustrera à merveille le mouvement d’émancipation des femmes auquel a contribué la fabrication même des courtepointes, précédant leur entrée dans les musées. Oui, l’art utile allait devenir un métier d’art, avant d’être reconnu comme art valable, puis engagé.

Sofia s’éponge le front. L’ours lève la patte et s’arrache alors une griffe, puis l’offre à Sofia, qui l’accepte avec émotion. Elle prend le temps de contempler et d’apprécier l’offrande avant de se replonger sur la dernière portion de son travail.

Car le temps file…

Et la tâche qui l’attend pour n’est pas simple : Sofia souhaite capter l’essence des différents artistes ayant sculpté, tourné, façonné l’histoire de Way’s Mills au tournant des années 1970, se faisant ainsi les gardiens du patrimoine. Sofia lève un regard ému vers l’ours qui dépose sa patte sur l’épaule de la courtepointière, lui conférant ainsi la force nécessaire pour parachever son oeuvre.

Le dernier coin de la courtepointe une fois en place, Sofia saisit la griffe de l’ours et s’en sert pour coudre, sur les pourtours de la grande pièce, une bordure au motif d’oies volantes. L’enfilade de triangles blancs évoque à la fois le déploiement des ailes ainsi que le passage du temps…

Sofia et l’ours prennent un recul sur l’œuvre et contemplent la succession des époques qui s’y côtoient. Le soleil déclinant projette leur ombre en contre-jour sur la blancheur du centre de la courtepointe, laissé vacant. Perplexe, l’ours interroge Sofia sur la raison de cette surface vierge, au cœur du récit. La femme sourit, de ce sourire qui pourrait témoigner autant de la fierté du travail accompli que d’une confiance porteuse d’espoir

— Cette page blanche est pour tous ceux qui viendront après nous et qui écriront l’histoire à leur tour…

Dans le ciel, au-dessus d’eux, une volée d’oies blanches saluaient le retour des saisons.

Ce texte a été écrit sous la supervision de l’auteur Benoît Bouthillette le 17 juin 2017 à Way’s Mills. Les participants avaient préalablement écouté la voix du personnage Daniel Way de La Voie des pionniers. Voici les auteurEs :

Aude Gendreau-Turmel        

Danielle Goyette                   

Christiane Laberge                

Jean-Pierre Pelletier              

Jocelyne Rochon

Rose Mary Schumacher

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