La grande fête

L’église de Sainte-Edwidge est pleine à craquer. On entend les mouches voler tellement les gens sont impatients de voir le spectacle débuter. Tout à coup, des pas lourds se font entendre. Est-ce un comédien personnifiant le curé Morache qui arrive, tout souriant, ou est-ce le véritable pionnier, vêtu de sa plus belle soutane, qui s’avance ainsi, subjuguant l’assemblée ?

Après avoir remercié les gestionnaires de la paroisse, il souhaite la bienvenue à toute l’assistance. L’homme d’Église ouvre les bras et dit :

— Que le spectacle commence!

De l’arrière de la nef résonne la magnificence de l’orgue Casavant nouvellement restauré. L’église entière est enivrée par cette musique divine. L’organiste a l’air d’un ange, ou d’une mésange, toute menue devant son clavier.

Tout à coup, des pas saccadés viennent briser cette belle harmonie. Étonnés, les spectateurs voient une troupe envahir l’allée centrale : ce sont les chevaliers de la tempérance. À la vue de ces gardiens de l’abstinence, un sourire de satisfaction illumine le visage du curé Morache à la vue des gardiens de la vertu. Pourtant, la démarche militaire de ceux-ci semble glacer le sang de l’assemblée. Chacun se tient les fesses serrées jusqu’à ce qu’une chorale de jeunes voix féminines délie l’atmosphère et entame un chant d’autrefois.

C’est le chœur de toutes les jeunes filles ayant reçu une éducation de grande qualité grâce aux bons soins du curé visionnaire. Chacune d’elles tient un mouton qu’elle caresse tendrement. Elles déposent leur animal aux pieds de l’autel et du sol émerge alors une grande crèche vivante. Des cris de joie emplissent l’église. Les vitraux semblent se couvrir de givre et tous s’apprêtent à vivre la magie de Noël lorsque, tonitruante, une forte détonation retentit.

Des hommes, la carabine en bandoulière, entrent dans l’église avec la récolte de leur chasse. La messe de minuit se convertit aussitôt en messe des chasseurs. Le visage des hommes rayonne, ils sont fiers de ramener du gibier à leur famille. Alors, par chacune des portes du bâtiment centenaire surgit une pléiade d’animaux de la forêt. Les chevreuils gambadent par-dessus les balustrades tandis que les perdrix sont juchées dans le jubé. Le dindon sauvage fait la roue, créant une auréole autour de la statue de la sainte Patronne du village. L’ambiance devient vite cacophonique et c’est la débandade totale jusqu’à ce que le curé revienne, harnachant son taureau de Compton, faisant fuir tous les animaux et ramenant ainsi le calme.

La foule est en émoi. Une fébrilité palpable agite toute l’assemblée. Alors, un à un, les aînés du village se lèvent et entonnent un air apaisant, qui apporte réconfort.

Le calme revenu, un groupe de femmes descend l’allée centrale, sur le chant du doux babil des nouveau-nés. Elles enlacent toutes leur nourrisson dans leurs bras, habitées d’une lumière qui irradie dans toute l’église. À leur tête, une dame d’une grande prestance, tenant son propre enfant, se démarque du groupe. Il s’agit de la nouvelle femme curée du village, celle qui assurera la continuité de la communauté.

D’un pas assuré, elle monte en chaire et déclare :

— Ce soir, en rendant hommage au curé Morache, nous commémorons son héritage. Par-delà la superbe église qu’il nous a léguée, nous célébrons l’affranchissement des femmes, qu’il a favorisé. À partir d’aujourd’hui, faire partie de la vie paroissiale ne sera plus une obligation, mais bien un choix. Célébrant ainsi le renouveau de l’église, qui passe par la présence et la reconnaissance des femmes au sein de l’institution. 

Sous un tonnerre d’applaudissements, les paroissiens se lèvent, accueillant cette nouvelle avec joie. La survie de la communauté est maintenant assurée.

Ce texte a été écrit le 31 mai 2017 sous la supervision de l’auteur Annick Côté. Les participants ont préalablement écouté la voix de Wilfrid Morache. Les auteurEs sont :

Aurélie Caldwell                     

Lise D. Côté                             

Claire Désorcy                         

Louise D. Marion                    

Nicole Pinsonneault                 

Marcelle Richard Viens           

Yvan Scalabrini Paul Viens

Les oies volantes

@ Photo de Benoît Bouthillette

Comme elle le fait à tous les matins, depuis aussi loin qu’elle se souvienne, Sofia se rend à la rivière.

Lorsque ses pieds foulent les fougères bordant le bord de l’eau, Sofia jette un regard en amont. Elle aperçoit un ballot, porté par les flots tumultueux et se dirigeant vers elle. Le courant le dépose sur la berge à ses pieds. Sofia se penche pour le ramasser. Elle sait ce que contient l’envoi. Elle sait qu’à l’intérieur du petit paquet, elle trouvera des tissus de toutes provenances, qu’il lui incombera d’agencer. Que pour elle, c’est du travail en devenir. Mais sa tâche est cruciale. La courtepointe qu’elle tissera pourra guider ceux à qui elle permettra d’arriver jusqu’à la terre de liberté.

Sofia revient à sa maison par le sentier de la forêt. Mais, devant sa porte, un gros ours noir l’empêche d’entrer. Sofia s’éloigne discrètement pour prendre refuge dans les bois. Elle s’installe sous le grand noyer noir où elle a l’habitude de rêvasser à toutes ces personnes qui ont pu porter, et user, ces tissus qu’on lui destine. Ses mains trépignent lorsqu’elle défait la boucle du colis, d’où surgissent mille motifs, mille textures. Mais que faire de ces couleurs et de ces tissus variés ? Quelle image peut-on y retrouver ?

Sofia s’empare alors des ciseaux qu’elle dissimule sous une souche et commence à découper le tissu qui constituera le coin supérieur gauche de sa courtepointe. Elle sort ses aiguilles et son fil et commence à coudre les morceaux de tissus ensemble.

L’assemblage de sa pièce, une fois terminée, illustrera le chemin à suivre par tous les esclaves du XIXe siècle qui arriveront au Canada, ayant fui leurs maîtres tortionnaires à la recherche d’un avenir. Panneau de signalisation, carte routière, la courtepointe servait alors à baliser le chemin de ces pèlerins de la liberté. Du revers de sa manche, Sofia s’éponge le front. Elle lève les yeux et suspend son geste. Elle voit l’ours s’approcher d’elle. Le pas de l’imposant animal fait lourdement résonner la terre. L’ours vient se blottir aux côtés de Sofia dans un grognement affectueux. D’une voix grave et mielleuse, il demande :

— Qu’est-ce que tu as repêché aujourd’hui ? Quelle histoire va-t-on raconter ?

Sofia redoutait la présence de l’ours, parce que leurs longues discussions l’éloignaient de son labeur, mais elle lui détaille son désir d’illustrer dans son prochain panneau l’histoire des soldats déserteurs de la première guerre mondiale. Le motif du coin supérieur droit de la courtepointe dépeindrait la main à quatre doigts de tous ces malheureux, grelottant sous la courtepointe qu’ils avaient reçue à leur départ et qui leur servirait d’ultime refuge. L’ours observe le dessin de la main, amputée de son index, et frissonne. Il pose son regard sur sa patte avant droite, soucieux.

Sofia peut maintenant passer à la troisième étape de sa courtepointe. De sa besace déposée au pied du grand arbre, elle sort sa petite boîte de couture contenant les brins de laine de couleurs variées provenant du Moulin de Monsieur Ways et sauvés de l’incendie ayant ravagé l’édifice à la fin du XIXe siècle. Sofia se met à chantonner :

La laine des moutons, c’est nous qui la tondaine… La laine des moutons, c’est nous qui la tondons…

Elle réserve cette laine qu’elle chérit aux pièces les plus précieuses, exceptionnelle et significative de ses créations. Elle confectionne alors un kaléidoscope multicolore qui illustrera à merveille le mouvement d’émancipation des femmes auquel a contribué la fabrication même des courtepointes, précédant leur entrée dans les musées. Oui, l’art utile allait devenir un métier d’art, avant d’être reconnu comme art valable, puis engagé.

Sofia s’éponge le front. L’ours lève la patte et s’arrache alors une griffe, puis l’offre à Sofia, qui l’accepte avec émotion. Elle prend le temps de contempler et d’apprécier l’offrande avant de se replonger sur la dernière portion de son travail.

Car le temps file…

Et la tâche qui l’attend pour n’est pas simple : Sofia souhaite capter l’essence des différents artistes ayant sculpté, tourné, façonné l’histoire de Way’s Mills au tournant des années 1970, se faisant ainsi les gardiens du patrimoine. Sofia lève un regard ému vers l’ours qui dépose sa patte sur l’épaule de la courtepointière, lui conférant ainsi la force nécessaire pour parachever son oeuvre.

Le dernier coin de la courtepointe une fois en place, Sofia saisit la griffe de l’ours et s’en sert pour coudre, sur les pourtours de la grande pièce, une bordure au motif d’oies volantes. L’enfilade de triangles blancs évoque à la fois le déploiement des ailes ainsi que le passage du temps…

Sofia et l’ours prennent un recul sur l’œuvre et contemplent la succession des époques qui s’y côtoient. Le soleil déclinant projette leur ombre en contre-jour sur la blancheur du centre de la courtepointe, laissé vacant. Perplexe, l’ours interroge Sofia sur la raison de cette surface vierge, au cœur du récit. La femme sourit, de ce sourire qui pourrait témoigner autant de la fierté du travail accompli que d’une confiance porteuse d’espoir

— Cette page blanche est pour tous ceux qui viendront après nous et qui écriront l’histoire à leur tour…

Dans le ciel, au-dessus d’eux, une volée d’oies blanches saluaient le retour des saisons.

Ce texte a été écrit sous la supervision de l’auteur Benoît Bouthillette le 17 juin 2017 à Way’s Mills. Les participants avaient préalablement écouté la voix du personnage Daniel Way de La Voie des pionniers. Voici les auteurEs :

Aude Gendreau-Turmel        

Danielle Goyette                   

Christiane Laberge                

Jean-Pierre Pelletier              

Jocelyne Rochon

Rose Mary Schumacher

Les trois femmes

@ Photo de Dominique Plourde

Le jour tombait, la pénombre s’installait. Au loin, on entendait les coyotes hurler. Trois femmes, une blonde, une brune et une rousse, toutes étrangères l’une de l’autre, quittent l’église où vient d’avoir lieu l’enterrement. Elles se préparent à observer les étoiles. Sur le perron de l’église, aucune étoile, mais plutôt de très, très gros nuages, noirs et menaçants. Inquiètes de la venue d’une tempête, les femmes s’abritent sous le pavillon du jardin Sapins et merveilles, juste à côté de l’église.

C’est là que trois destins se rencontrent : celui de Becky, Ti-Beu et Lulu. Elles font connaissance et en viennent à parler de leur grand amour. Becky dit : « Il était si vaillant, un grand entrepreneur, un amant formidable. Je ne l’oublierai jamais. » Ti-Beu déclare avec extase : « Et le mien, si vous aviez vu ses beaux yeux bleus! » Lulu enchaîne : « Mon amoureux chéri avait aussi les yeux bleus. » Becky déclare, larmoyante : « Le mien avait les yeux bleus tirant sur le gris. »

Soudain, l’orage éclate, les nuages crèvent à grand bruit, déversant des trombes d’eau tout autour du pavillon. Le vent se déchaîne et la rivière monte à vue d’œil. De crainte d’être englouties par l’eau, les trois dames courent vers la colline et gravissent l’escalier de pierres menant au cimetière. Une fois sur place, elles se réfugient sous les sapins.

– Je vais donc m’ennuyer de mon coco! », soupire Becky.

– Si seulement mon beau draveur était là, il nous protégerait », de rajouter Ti-Beu.

– Mon prince saurait quoi faire, lui », renchérit Lulu.

Elles entendent alors un fracas épouvantable : le pont est emporté par les eaux tumultueuses! Désemparées devant le déluge, elles comprennent qu’elles sont prisonnières, sans compter que les coyotes se rapprochent… Sans réfléchir, elles sautent dans la fosse fraîchement creusée et s’écrient d’une même voix : « Raoul! »

Becky, Ti-Beu et Lulu se dévisagent avec des yeux étonnés et, couvertes de boue, éclatent de rire devant le comique de la situation. Trois femmes, de trois villes différentes, venues rendre un dernier hommage au grand amour de leur vie, le seul et unique Raoul.

Ce texte a été écrit grâce à la supervision de Dominique Plourde et Rachel Rouleau le 15 août 2017 à East-Hereford. Les participants étaient inspirés du personnage de Thomas Van Dyke de La Voie des pionniers. Les auteures sont :

Danielle Beloin

Élody Bernier

Dynalie Boisvert

Nicole Bouchard                   

Diane Lauzon Rioux    

Joanne Leclair  

Eva Marchesseault

La clé du village

C’était un après-midi typique au Café des aînés de Dixville. Danielle avait ouvert la porte du café de la coopérative de solidarité et accueillait les premiers arrivants. Comme à l’accoutumée, Thérèse arrive en premier, ouvrant le passage à son amie Elisabeth. Elles prennent place autour d’une grande table tandis que deux nouvelles arrivantes pénètrent dans le café, tout excitées. Elles demandent à Danielle si elle a aperçu le fantôme de Madame Humphrey, car elles l’ont croisée en s’en venant. Danielle est perplexe. Elle dit ne pas connaître Madame Humphrey, mais qu’elle aimerait bien apprendre son histoire. Au même moment, Jim franchit la porte en compagnie d’autres convives et raconte :

— Elle était mon arrière-arrière-grand-mère. Elle a passé sa vie sur une ferme et elle repose au cimetière Crooker Brook. Sauf lorsqu’elle nous rend visite… Son fantôme est parfois visible dans la fenêtre au-dessus du garage de la maison que ma famille habite depuis cinq générations. Des gens l’ont aperçue depuis le driveway

À ce moment du récit de Jim, on voit entrer le fantôme de Madame Humphrey. La silhouette vêtue sombrement est accueillie par une assemblée soudain silencieuse. Jacqueline, malgré sa peur des fantômes, tire une chaise pour la nouvelle arrivante. Puis, retrouvant l’énergie de ses cinquante ans, prend ses jambes à son cou et sort du café à toute vitesse.

— Où vas-tu ? lui demande Carmen.

— Je m’en vais me cacher dans le fond de mon garde-robe !

Contrairement à son amie, Jeannine n’est pas effrayée et trouve que le fantôme de Madame Humphrey a plutôt l’air gentille, malgré son air austère. Sa voisine, Marthe, adresse elle aussi un sourire à l’ancêtre, lui assurant qu’elle était heureuse de sa visite. Pour toute réponse, l’apparition retourne son sourire à l’assemblée puis envoie une bise à Ellen, la femme de Jim, avant de disparaître.

De l’extérieur, on entend alors un grincement de roues qui s’approchent. Dans le cadre de la porte, on voit apparaître un fauteuil roulant poussé par le fantôme de Norman. Tous les membres du Café des aînés reconnaissent l’ancien bénéficiaire du Dixville Home, ce centre d’accueil pour personnes ayant une déficience intellectuelle qui a fait la renommée du village à travers tout le Canada. Norman avait été parmi les premiers locataires et sa mort prématurée, due à sa maladie, avait plongé son amoureuse dans une tristesse inconsolable. Elle l’avait retrouvé, depuis, car c’est bien le fantôme de Clémence que Norman pousse devant lui dans son fauteuil. Elle regarde son amoureux avec le cœur et les yeux remplis d’amour. Norman et Clémence habitaient le centre au moment où plus d’une centaine de résidents circulaient dans les rues du village, au début des années 1970, semant la joie dans leur sillage.

Le couple envoie la main à l’assemblée puis s’envole, le sourire aux lèvres. Derrière eux, reste la mélopée de Norman, qui murmure sans cesse :

I love you, I love you, I love you…

Les enfants qui se trouvent à ce moment-là dans la cour de l’école Sancta-Maria, jouxtant la coopérative de solidarité, envoient tous la main aux amoureux, comme tout le village l’avait toujours fait sur leur passage.

Les membres du Café des aînés cherchent à se remettre de leurs émotions lorsque des pas lourds se font entendre sur le perron de bois situé à l’entrée. Tous se tournent pour voir apparaître, dans l’embrasure de la porte, un homme de forte stature, vêtu d’une redingote ayant fière allure. L’homme regarde autour de lui avec un air à la fois sérieux, presque sévère, et appréciateur. D’une voix solennelle, il dit :

— C’est magnifique, ce que vous avez accompli ici. Et je vous souhaite du succès avec votre coopérative et votre magasin général !

Toute l’assemblée est stupéfaite de voir arriver le fantôme de Monsieur Baldwin, l’un des fondateurs du village ! L’homme tire une chaise avec autorité et s’assoit, dans l’intention de prendre part aux discussions. Mais rapidement son attention est attirée par l’éclairage électrique ainsi que… par les toilettes intérieures !

Une fois remis de leur surprise, les participants applaudissent très fort la venue du pionnier. Ce dernier reçoit les honneurs avec humilité. Il lisse sa longue barbe, puis se lève et déclame à l’auditoire :

— Je suis très fier du Dixville d’aujourd’hui. Vous avez su perpétuer les traditions de commerce et d’entreprise. Et, surtout, vous avez su préserver les valeurs d’entraide et de solidarité. Qu’un si petit village, bâti sur le respect et la bonne entente, puisse continuer de prospérer, me donne espoir en l’avenir…

Alors Danielle se lève à son tour. Elle contourne le pionnier et se rend derrière le comptoir du restaurant, d’où elle ramène un petit objet qu’elle tend à Monsieur Baldwin. Celui-ci lève un sourcil perplexe à la vue du petit disque coloré, qui pend au bout d’un chaînette.

  • Qu’est-ce que c’est ?

Une véritable fierté s’empare de tous les membres de l’assemblée lorsque Danielle répond :

— Je vous remets la nouvelle clé du village, Monsieur Baldwin. C’est une clé électronique. Elle permet à tous les citoyens d’avoir accès à l’épicerie, même en dehors des heures d’ouverture. Les entrées et les achats sont comptabilisés automatiquement. C’est un système basé sur la solidarité et l’honnêteté…

Puis elle regarde toutes les personnes assemblées autour d’elle, leur sourire qui contient toute la beauté du village, avant de conclure :

— C’est la clé du futur, Monsieur Baldwin.

Ce texte a été écrit avec l’aide de l’auteure Élisabeth Tremblay le 31 mai 2017 dans le cadre du Café des aînés de Dixville. Les participants ont écouté préalablement la voix du pionnier Bruce Baldwin de La Voie des pionniers. Voici les auteurEs :

Ellen Bailey

Jim Bailey

Jacqueline Bouchard

Normand Cormier

Elisabeth Desbiens

Carmen Dion

Jeannine Favreau

Clémence Fournier

Léo Grégoire

Danielle Lamontagne

Marthe Lessard Thérèse Paquette

Super-Héroïnes contre les Supers-Vilains

@ Photo de Benoît Bouthillette

Estelle et Marie-Ange sont des élèves de 3e année du Pavillon Louis-St-Laurent, à Compton. À la récréation du matin, elles jouent à cache-cache parmi les arbres du Parc des Lions. Soudain, elles entendent des individus louches chuchoter dans l’une des cabanes du marché public. Estelle et Marie-Ange s’approchent discrètement. Elles regardent à travers une fente dans le bois et voient deux hommes qu’elles trouvent repoussants. Le premier a l’air visqueux et il sent les égouts, tandis que le second est tellement gros que les plis de son ventre débordent de la petite cabane. D’une voix nasillarde, le plus petit parle d’aller commettre un vol de banque tandis que son collègue demande si ça veut dire qu’ils ne pourront pas manger, car il a déjà faim… Estelle et Marie-Ange comprennent que les deux hommes vont tenter de voler la Caisse populaire, fermée en raison des nouveaux trottoirs que la municipalité installe, sur l’heure du dîner…

Lorsque la cloche de l’école annonce la fin de la matinée, les deux amies se précipitent au vestiaire et s’emparent de leurs sacs à dos. Elles se rendent chacune à leur maison pour agripper leur lunch et repartir à toute vitesse en disant qu’elles vont dîner l’une chez l’autre. Elles se retrouvent dans les jardins du Musée où elles fouillent dans leur sac et se changent en… Super-Infirmière et Ultra-Sons !!! Estelle porte un sarrau blanc et un masque de chirurgien tandis Marie-Ange enfile un masque d’opéra et une cape sur laquelle est brodée une immense note de musique. Elles sont prêtes !

En arrivant sur le côté de la Caisse populaire, elles aperçoivent le premier individu, tout gluant, qui se rétrécit et réussit à se faufiler dans la fente du dépôt de nuit. Son complice l’attend à l’entrée, vêtu de sacs à vidanges bruns qui lui donnent l’air d’un gros insecte.

Lorsque, de l’intérieur, l’autre bandit lui fait signe qu’il a débarré la porte, le mastodonte se précipite à toute vitesse dans la porte et se heurte violemment le visage ! PATANG ! Il tombe à la renverse, assommé. Estelle et Marie-Ange se retiennent pour ne pas rire : le bandit n’est peut-être pas assez intelligent pour savoir dans quel sens s’ouvre une porte… Lorsqu’il se relève, sa cagoule est mal ajustée, ce qui l’empêche de voir son ami qui lui tient la porte grande ouverte. Il se rue à nouveau dans l’entrée et, cette fois, écrase complètement son complice qui s’aplatit au sol, comme une crêpe. La flaque de liquide visqueux du bandit coule ensuite sous la seconde porte, qui donne accès aux bureaux de la caisse populaire.

Lorsque le bandit liquide reprend forme de l’autre côté de la porte vitrée et que son ami l’aperçoit, ce dernier se précipite pour l’enserrer dans ses bras. Mais, cette fois, c’est le cadre de porte tout entier qui cède et qui réduit le second voleur en purée. PLOUTCHE !

C’est le moment que les deux intrépides amies choisissent pour intervenir. D’une voix commune, elles pénètrent dans la pièce en disant :

— Attention ! Les héroïnes de Compton sont là ! Rien ne saurait nous arrêter !

Le chef des bandits est encore secoué, mais il répond sur un ton arrogant :

— Et personne ne tient tête à Limace et Hanneton !

Marie-Ange pose solidement le pied au sol et, avec ses pouvoirs d’Ultra-Sons, chante une note si aiguë qu’elle paralyse les deux voleurs. Juste avant de perdre connaissance, Limace éternue et envoie un tas de morve sur Ultra-Sons. Engluée, la super-héroïne ne peut plus chanter.

Le voleur corpulent, les mains sur les oreilles, dit à son chef :

— Elles nous attaquent et nous n’avons même pas fait les présentations…

Alors, le regard rempli de dureté, il fait un pas en direction des jeunes filles et, d’une voix tonitruante, déclare :

— Nous sommes les super-vilains ! Limace, super-intelligent, et Hanneton, super-…

Et avant qu’il ne puisse terminer sa phrase, Estelle tire un rouleau de bandage de l’une des poches de son habit de Super-Infirmière et, d’un seul tir, réussit à emmailloter le puissant voleur qui tombe au sol, ficelé comme une momie !

Limace lance alors une immense bulle gélatineuse qui emprisonne les deux super-héroïnes. Super-Infirmière tire une grande seringue de l’une de ses poches et la plante dans les parois mouvantes. Elle en aspire tout le liquide ! Les amies se libèrent à temps pour voir Hanneton gonfler son ventre et faire exploser ses bandages ! Ultra-Sons se concentre, et d’une voix mélodieuse chante…

— Une berceuse ? se surprend Hanneton.

Le voleur, aussitôt, penche la tête sur le côté et se met à ronfler bruyamment, la bouche ouverte. Limace est lui aussi plongé dans un profond sommeil. Des bulles sortent de ses narines à chaque fois qu’il expire.

À l’extérieur, on entend les sirènes des policiers qui se rapprochent.

Estelle et Marie-Ange courent à la fenêtre de l’un des bureaux du fond et sortent dans la cour arrière, où elles retrouvent leurs vêtements. Elles ont tout juste le temps de se changer et revenir à l’école pour la reprise des cours.

L’après-midi commence avec un examen de mathématiques. Dans le silence de la classe, on entend le ventre d’Estelle et de Marie-Ange qui crient famine. Elles n’ont pas eu le temps de dîner ! Ça amuse leurs compagnons, qui les taquinent. Ils ne savent pas qu’avec leurs super-talents de soigneuse et de musicienne, les deux amies ont mis fin à la carrière de deux dangereux criminels. Estelle et Marie-Ange se regardent et se font un clin d’œil complice. Elles savent que les véritables héroïnes sont souvent anonymes.

À la mémoire d’Estelle Bureau, infirmière communautaire et commissaire scolaire, et de Marie-Ange Vaillancourt-Genest, maître de chorale et fondatrice de la caisse populaire de Compton.

Texte écrit le mardi 30 mai 2017, par les élèves de la classe de 3e année de Madame Geneviève Hallée et de la technicienne en éducation spécialisée Mélanie Breault et sous la supervision de l’auteur Benoît Bouthillette. Auparavant, les élèves avaient écouté les voix d’Estelle Bureau et de Marie-Ange Vaillancourt-Genest

Ce qu’on laisse : un temps pour arriver, un temps pour partir

Georgianna est née en 1874 à La Pocatière, dans le Bas-du-fleuve. On aime s’imaginer que son enfance a été marquée par la présence de plusieurs frères et de sœurs pour avoir envie par la suite de consacrer toute sa vie au métier de sage-femme. En passant, dans le temps, on ne disait pas qu’une femme était enceinte. On disait qu’elle était en famille, puis qu’elle achetait ou délivrait quand elle accouchait. En plus, on ne faisait pas l’amour, on magasinait ! Aujourd’hui, on aimerait connaître davantage son enfance, les valeurs que ses parents lui ont léguées, l’environnement magique qui a fait d’elle une femme si dévouée pour sa communauté. Du Bas-du-fleuve à Malvina ! Quel périple ! Comme on dit, il faut savoir d’où l’on vient, pour savoir où l’on va.

Georgianna s’est établie dans Malvina avec sa famille en 1909. Malvina, c’est le berceau de Saint-Malo, là où tout a commencé : les premiers colons, le travail dans le bois, le train. Un village était en train de se former, au milieu de ces paysages magnifiques. Encore aujourd’hui, certains appellent le coin la Petite Suisse tant les vallons sont spectaculaires.

À son arrivée, Georgianna avait déjà huit enfants. Elle en a eu 21 au total. De 18 ans à 45 ans, la couchette n’a jamais été serrée. Elle n’avait pas le temps de se croiser les jambes, ni les bras, car elle travaillait tout le temps. Malgré sa besogne, elle a commencé à être sage-femme avec le Docteur Deslongchamps. C’était toujours la première arrivée et les femmes préféraient être accouchées par elle. En plus, avec elle, c’était gratuit alors que le médecin chargeait cinq dollars.

Il faut dire qu’elle n’était pas la seule sage-femme dans le coin. On peut penser par exemple à Louisa Gagnon. À travers la mémoire de Georgianna, c’est le labeur de toutes ces femmes que l’on se rappelle aujourd’hui. Son dévouement et son amour de la vie faisaient d’elle quelqu’un de toujours disponible, pour les naissances comme pour les morts. En effet, en plus d’accompagner les femmes dans leur accouchement, elle aidait aussi à préparer les morts. Elle pratiquait même l’extrême-onction, c’est-à-dire qu’elle ondoyait les bébés qui étaient en danger de mort à leur naissance afin d’éviter qu’ils aillent dans les limbes.

Georgianna, c’était aussi une confidente pour toutes les femmes. Elle était toujours présente pour les soutenir quand elles partaient en famille. Pour les seconder, elle a traversé bien des épreuves. Imaginez, un soir d’hiver enneigé, elle a traversé les flots de la Hall Stream à pied pour aider Mme Antoine Paradis à délivrer. Sortir de la tempête, participer à la naissance d’un enfant, éclairée au fanal ou à la chandelle, sans oublier de courir l’eau, c’est-à-dire d’aller la chercher directement à la pompe : quel travail ! Aujourd’hui, on peut dire que les enfants qui sont revenus dans Malvina sont les héritiers du courage de cette grande dame.

Énergique, patiente et compréhensive avec tous, cette pionnière dévouée a gardé sa mère, Mme Hélène Aubéline-Dubé, ou grand-maman paparmane comme l’appelaient les enfants de Georgianna. Elle était également très fière, perçant avec du foin d’odeur les oreilles des petites filles en visite. En plus des femmes, elle veillait aussi au bien-être des hommes : elle tricotait des mitaines et des bas de laine qu’elle vendait aux bûcherons qui partaient pour les chantiers. Parfois, son grand cœur faisait en sorte qu’elle les donnait au lieu de les vendre. Bref, elle était disponible pour tout le monde au village, une aidante dans tous les aspects de la vie.

On peut dire que les Malouins d’aujourd’hui ont gardé certains traits d’esprit de Georgianna. Les qualités qui ont fait d’elle une femme remarquable ont perduré jusqu’à aujourd’hui : la capacité d’accueil, la générosité, l’entraide, le dévouement. On peut dire que la pionnière a ouvert la voie, a ouvert la route. Saint-Malo a accueilli Georgianna il y a plus d’un siècle et la communauté accueille encore aujourd’hui à bras ouverts les gens qui choisissent de venir s’établir dans LE PLUS HAUT village du Québec.

À travers les naissances, les vies, les morts, Georgianna Lizotte-Ouellette a célébré toutes les facettes de l’existence. Même si une grande part de ses valeurs sont souvent mises aux oubliettes, des personnes comme Geneviève Crête, qui a travaillé à plusieurs projets pour mettre en valeur le passé de Saint-Malo, nous font revivre son histoire et permettent au patrimoine de se perpétuer. Des femmes comme Georgianna, on n’en fait plus aujourd’hui! Sauf peut-être encore à Saint-Malo! Souvenons-nous : il y a toujours un temps pour arriver, un temps pour partir et surtout, un temps pour transmettre notre patrimoine aux générations futures.

Texte écrit le samedi 1er juillet 2017, sur la galerie du Gîte le 7e Ciel, Saint-Malo sous la supervision de l’écrivain Jean-François Létourneau. Quelques minutes auparavent, les participantes avaient écouté la voix de Georgianna Lizotte-Ouellet, une pionnière de La Voie des pionniers.

Les auteures de ce texte sont :

Catherine Quirion, Denise Crête, Mélanie Giguère, Micheline Robert et Geneviève Crête

La Grande Ourse

@ Photo de Rachel Rouleau

Marie enfile son manteau. Il est tôt le matin, et il fait encore froid en ce printemps tardif. Lorsqu’elle met le pied dehors, les étoiles viennent à peine de tirer leur révérence dans le ciel de St-Herménégilde. Du brouillard sort de la forêt. En se déplaçant vers le chemin pour aller y porter les vidanges, Marie perçoit une forme massive qui bouge et se dirige vers elle. Marie fige sur place, son sac de poubelle à la main. Devant elle apparaissent deux pattes d’ours qui, lentement, se soulèvent. Une ourse immense se dresse devant Marie. Ni la femme ni l’animal ne bouge. Mais au moment où leurs regards se croisent, quelque chose d’étrange se produit. Marie se sent projetée en un autre lieu, à une autre époque. Elle se retrouve assise parmi une tablée d’enfants et l’on entend le klaxon d’un camion de livraison qui s’arrête devant la porte. Une femme, que l’on sent forte et vigoureuse malgré sa petite taille, quitte ses fourneaux et sort sur le balcon. Elle lance, d’une voix enjouée :

— Bien le bonjour, Monsieur le boulanger !

— Bien le bonjour, Madame Crête ! Combien de pains est-ce que je vous laisse, ce matin ?

Par l’embrasure de la porte, Marie voit la femme qui essuie ses mains sur son tablier. Marie reconnaît l’admirable pionnière du village, qui a recueilli dans sa vie plus de cent enfants des services sociaux, venus de toute la région.

— Oh, ça va bien en prendre deux douzaines pour mes vingt bouches à nourrir !

La vision s’estompe au moment où l’ourse dépose ses pattes au sol. Marie revient lentement à elle tandis que l’ourse repart dans le brouillard.

Plus tard dans la matinée, toujours abasourdie par sa vision, Marie se rend, comme à l’accoutumée, rendre visite à son amie postière. Lorsque celle-ci entend le tintement de la clochette d’entrée, elle lève les yeux pour apercevoir son amie Marie dans tous ses états. Inquiète, elle lui demande ce qui se passe et Marie hésite à lui conter son histoire, mais finit par se confier.

À la fin du récit, la postière raconte à son tour qu’elle a vécu une expérience similaire, la veille, lorsqu’elle est sortie pour vider la boîte aux lettres. Alors qu’elle se retournait, tenant tout le courrier dans ses mains, elle aussi avait vu une ourse se dresser devant elle sur ses pattes arrière. Et lorsque leurs regards s’étaient croisés, la postière avait entendu les cloches de l’église sonner le glas et elle s’était retrouvée au milieu d’un cortège funèbre. En écoutant les commentaires élogieux des concitoyens, elle avait compris qu’elle avait été projetée aux funérailles de Monsieur Armand Viau, à la fin des années 1980 ! C’était là qu’était née la tradition mégilienne d’entraide aux familles endeuillées, qui marquait encore la solidarité du village, trente ans plus tard.

Marie est soulagée d’entendre le témoignage de son amie, même si plusieurs questions demeurent sans réponse. Après l’avoir saluée, Marie décide de se rendre au magasin général. Elle prend donc à gauche sur la rue principale et poursuit sa marche jusqu’au petit bâtiment à deux étages qui abritait autrefois la beurrerie. Marie pousse la porte et entre dans le commerce au moment où un chasseur raconte sa rencontre avec un ours, l’automne précédent.

— J’ai vu l’animal et je l’ai tiré, mais je n’étais pas certain de l’avoir touché. Fait que je me suis rapproché. Quand j’ai contourné le buisson, j’ai vu deux petits oursons sortir de chaque côté de leur mère. Évidemment, j’ai décidé de ne pas tirer à nouveau. Lorsque j’ai baissé mon arme, l’ourse s’est levée sur pattes arrière et j’ai vu… Normand Brathwaite !!!

La foule assemblée dans le magasin général s’esclaffe bruyamment. Le chasseur poursuit :

— Comprenez-moi bien. L’ourse ne s’est pas transformée en Normand Brathwaite ! Mais quand mon regard a croisé les yeux de l’ourse, j’ai été projeté dans une foule, en compagnie de Normand Brathwaite !

Un vieux du village explique alors au chasseur de passage que Normand Brathwaite est effectivement venu à St-Herménégilde, en 2007, pour le tournage de l’émission La petite séduction.

Marie est à la fois troublée et rassurée. Car, même si cela n’explique pas les visions, elle constate au moins qu’elle n’est pas la seule à avoir vécu une expérience hors de l’ordinaire. Elle ramasse donc ses emplettes, regagne sa voiture stationnée au bureau de poste et s’en retourne chez elle.

Lorsqu’elle descend du véhicule, Marie entend des cris de détresse en provenance de l’arrière de la maison et reconnaît immédiatement la voix de sa fille. Elle se précipite dans la cour, bordée par le ruisseau Leach gonflé par les crues printanières. Au milieu de ses flots, Marie aperçoit sa fille, luttant contre le courant et qui peine à maintenir sa tête hors de l’eau.

Alors, de l’autre côté du cours d’eau, Marie voit les bosquets s’animer et en sortir la même ourse qu’elle avait aperçue, au matin. Elle la reconnaît par la tache en forme de cœur que l’animal porte à son cou.

L’ourse s’avance vers le tronc frêle et desséché d’un vieil arbre penché au-dessus du ruisseau. Elle y pose les pattes lourdement et appuie de tout son poids, de sorte à le déraciner. L’arbre cède facilement et l’ourse pousse la longue perche en direction de l’enfant. Celle-ci réussit à s’y agripper. Marie court aux devants de sa fille et la rejoint en aval du torrent. À genoux sur la berge, elle étire le bras en direction de l’enfant et réussit à la saisir. Elle la ramène sur la rive, saine et sauve, et l’enlace tendrement. Marie est soulagée. Le temps semble s’être arrêté.

Lorsqu’elle rouvre enfin les yeux, Marie aperçoit l’ourse qui se tient toujours là, sur la berge opposée. Marie lui adresse un regard de reconnaissance. Lorsque le contact visuel a lieu, Marie a de nouveau une vision, où elle aperçoit un chasseur sur le point de tirer sur un ourson qui porte à son cou une marque en forme de cœur. Une femme s’interpose alors fermement, permettant à l’ourson de s’enfuir. Marie reconnaît à nouveau la pionnière du matin… Le chasseur, en beau fusil, lui dit :

— Madame Crête, vous m’en avez encore fait manquer un !

Et la femme, dignement, de lui répondre :

— Mon cher Gérard. La charité humaine s’applique à toute la création, vous saurez. On est tous comme des petits oiseaux dans les mains du bon dieu… Il s’agit de bien prendre soin les uns des autres.

La vision s’estompe et Marie voit l’ourse regagner tranquillement sa forêt. Marie dépose un baiser sur la tête de sa fille.

Grelottant dans les bras de sa mère, la fillette chuchote alors à son oreille :

— Maman, j’ai vu le regard de l’ourse. Et je me suis vue, dans le futur. J’inaugurais la nouvelle école du village… Parce que c’était moi, la mairesse de St-Herménégilde !

Texte écrit le lundi 29 mai 2017, les participants ont écouté la voix du personnage de Marie-Marthe Paquin-Crête et ont écrit le texte ci-dessus sous la supervision de Dominique Plourde et de Rachel Rouleau. Merci aux auteurEs :

Hélène Chartier

Sharron Cimon

Elisabeth Crête

François Crête

Gérard Duteau

Lucille N. Duteau

Sylvie Fauteux

Terry Lay

Jean-Marie Lefrançois

Lise Robitaille

Hommage à Hermine Malouin

@ Photo de Benoît Bouthillette

Si la petite et la grande Hermine de Jacques Cartier ont traversé l’océan, la grande Hermine Malouin fut la première femme à traverser l’hiver de St-Venant. St-Venant-de-Paquette, Paquetteville qu’on disait dans le temps. Au temps d’Hermine Malouin et Alfred Lefebvre, ce couple vaillant, travaillant, plein de vie et de vigueur face à l’avenir vaste et faste…

Dès l’aube, les pieds dans les brumes, la tête dans les nuages, mais le cœur à l’ouvrage, vingt ans dans la cabane en bois rond avant de construire maison, puis avec tout le village, ériger l’église, la beurrerie, la tannerie, le magasin général, la forge, le garage, le moulin à scie, la première caisse populaire en milieu rural…

Avec le temps, tout est parti, mais on a préservé l’église, les brumes, la poésie et des paquettevilliens dignes, au moral de fer. Comme l’ancien chemin de fier apportait par train la visite, les lettres et leurs mots à Hermine et les siens, la visite revient plus que jamais au village. Pour s’imprégner des mots et des images, de la beauté des gens et du paysage, de l’eau de pâque ou d’un moment de paix…

Entre les écoles de rang et le grand couvent, combien de milliers d’enfants y ont appris et pris racine avant de prendre leur élan pour apprivoiser le temps. Grâce à Hermine Malouin, Georgiana Lizotte-Ouellette, Marie-Marthe Paquin-Crête et toutes ces pionnières dont nous sommes si fières, qui ont porté, accouché, construit le pays, souvent sous le nom de leurs maris, aujourd’hui encore on peut entendre battre leurs cœurs au creux de nos terres, en français d’Amérique du Nord, au rythme des pas de ces inspirantes battantes.

On s’entend, après cent ans de vie bien remplie, Hermine Malouin, vous pouvez vous reposer ici, votre stèle et votre nom vivent au cœur de ce village qui vous habitait et que vous avez chéri…

Encore une fois, grande femme, grande bâtisseuse, grande Hermine, merci!

Texte écrit samedi 27 mai 2017 sous la supervision de David Goudreault. Les participantes avaient écouté la voix d’Hermine Malouin préalablement. Voici les auteures :

Marie-Andrée Vanzeveren, Hélène Lacourse, Micheline Robert, Mélissa Raymond, Marie-Line Arguin et Madeleine Fauteux

La rencontre de Dorothée et d’Aldebert

@ Photo de Benoit Bouthillette

Le vent soufflait très fort, cette nuit-là, sur Waterville. Une tempête à réveiller les morts, pensait la reine Dorothée. Étendue sur son lit, au cœur de son château d’eau, elle n’arrivait pas à dormir. Son palais avait été construit par un inventeur génial, du nom d’Aldebert, au siècle dernier. C’est aussi lui qui avait accolé des propriétés magiques au petit lit centenaire tout droit sorti des usines Gale, qui avaient fait la réputation de la municipalité partout sur la planète. La reine d’Angleterre elle-même avait dormi sur un lit Gale, alors que la pauvre Dorothée n’arrivait pas à fermer l’œil…

Car, chaque nuit, le château d’eau était empli de bruis étranges. D’un côté, Dorothée pouvait entendre un CLING, CLANG inquiétant. De l’autre, un grincement menaçant, répercuté par les parois métalliques. Et, cette nuit, le tumulte était amplifié par le tonnerre et la bourrasque qui secouaient le petit édifice.

La reine était cachée sous ses couvertures. Soudain, entre les plis de ses draps, elle vit s’approcher des souliers métalliquesé. Mais… Elle ne voyait pas le corps de celui qui les portait ! CLING, CLANG… La reine se roula en boule pour se cacher, car elle avait peur. D’une voix chevrotante, elle demanda :

— Qui est là…?

Du fond de la nuit, une voix répondit, qui fit BOUH !

La reine sursauta dans son lit.

La voix poursuivit :

— Je suis désolé d’avoir eu à vous effrayer ainsi. C’est que je suis un fantôme, vous savez…

La reine ne cessait de rebondir sur son matelas aux ressorts magiques. La voix reprit :

— Je me présente. Je suis le fantôme d’Aldebert. Et si je suis ici, c’est grâce à mes chaussures métalliques, une autre de mes ingénieuses inventions, brevetée en 1810, et qui me permettent de rester sur cette terre pour prendre soin de mon patelin…

Pendant toute la tirade du fantôme, la reine n’avait cessé de bondir, de plus en plus haut. Elle réussit néanmoins à se stabiliser en s’agrippant au bord de son lit. Elle s’y assit puis jeta le drap sur la tête de son interlocuteur afin de pouvoir mieux le discerner. Elle vit la silhouette s’incliner pour lui faire une révérence.

— Madame, si j’ose vous réveiller ainsi, en pleine nuit, c’est que je crains pour votre vie. Le château d’eau menace de s’effondrer…

Au même moment, un craquement sinistre déchira la nuit. Toute la structure du château d’eau fut secouée.

  • Mais qu’allons-nous faire ? s’écria la reine.

Elle pensa aussitôt à son matelas magique. Il pourrait la projeter hors du château d’eau par la lucarne du toit ! Elle se leva sur son lit et se dona un élan pour sauter. Elle atteignit presque le plafond, mais ce ne serait pas suffisant…

Elle prit alors son oreiller. Elle commença à le chatouiller pour réveiller les plumes afin qu’elles puissent s’envoler. Mais, trop lourde, la reine retomba au sol et se cogna la tête sur le rebord de la fenêtre.

Elle aperçut alors, au travers la vitre, un homme avec une lanterne à la main, en train de construire ce qui semblait être une usine. Elle le vit poser une brique au sol qui forma instantanément une grande cheminée.

La reine se tourna vers le fantôme et lui dit :

— Aldebert, pouvez-vous descendre et aller avertir cet homme que j’ai besoin de son aide pour descendre ?

Une violente secousse ébranla le château d’eau et le fit dangereusement tanguer.

— J’y vole ! s’écria vaillamment Aldebert.

Le fantôme enleva ses chaussures, les conserva dans ses mains et prit son envol. Rendu au-dessus de l’homme, il laissa tomber l’une de ses chaussures à ses pieds.

L’homme leva la tête au ciel et vit le château d’eau sur le point de s’effondrer. Il comprit immédiatement ce qu’il devait faire. D’un geste vif, il déposa une brique au sol et de laquelle s’érigea instantanément un escalier en colimaçon qui monta encercler le château d’eau et le stabilisa.

La reine descendit l’escalier à toute vitesse afin de venir rejoindre l’ouvrier. Encore étourdie par son choc récent, elle chancela et tomba de l’escalier. La voyant chuter, Aldebert laissa tomber la seconde chaussure et plongea la rattraper. La reine se posa en douceur. Elle se rendit remercier l’homme à la lanterne. Elle prit chaleureusement ses mains dans les siennes et lui dit :

— Grâce à vous, le château d’eau est sauvé. Et, à nous deux, nous pourrons continuer de construire la ville !

Libéré du poids de ses chaussures, le fantôme d’Aldebert vint déposer un baiser sur la joue de la reine avant de poursuivre son chemin vers le monde des esprits.

Dorothée ressentit la bise sur sa joue comme la caresse du vent. Elle sut alors que, chaque fois que le vent soufflerait sur sa ville, elle penserait au fantôme de son grand bâtisseur.

Texte écrit le vendredi 12 mai 2017, avec des enfants et leurs parents, sous la supervision de Benoît Bouthillette. Les auteurEs avaient écouté George Gale de La Voie des pionniers avant de commencer à composer leur texte.

Les auteurEs :

Marie-Rose (9 ans)

Béatrice (9 ans)

Noémie (7 ans)

Chloé (8ans)

Emrick (8ans)

Maël (10 ans)

Ainsi que les parents :

Marie-Hélène Darveau, Laurie-Anne Dubeau, Églantine Fourez, Christian Gagnon, Jean-François Nadeau et Marise Robillard

Caminer ensemble

@ Photo d’Erika Aubin

Le sénateur Matthew Henry Cochrane contemplait la vallée de la rivière Coaticook depuis le chemin qui la surplombait sur son flanc nord et qui un jour porterait son nom. Il regardait s’étirer les vallons jusqu’aux berges du cours d’eau qui sillonnait la campagne et allait rejoindre l’infini. L’octogénère ne put faire autrement que de ressentir le lent passage de la vie, revoir les mille étapes de ce parcours lumineux qui l’avait conduit jusqu’ici.

Fils d’immigrants irlandais, éleveurs de bétail et commerçants, il était allé faire ses preuves à Boston où, au coût de dur labeur, il avait acquis une somme suffisante pour revenir s’établir à Montréal, au Canada, où il avait mis sur pied une manufacture de chaussures qui allait employer plus de trois cents ouvriers et ouvrières.

Le sénateur Cochrane sourit à l’évocation de cette expression, « mettre sur pied », qu’il avait apprise de ses camarades canadiens-français, et qui traduisait si bien le sentiment qui l’avait toujours habité, en homme d’affaires prospère, d’avoir mis les choses en marche… La persévérance était évidemment nécessaire, pour quiconque entreprenait de changer sa vie, mais initier le mouvement était ce qui demandait parfois le plus d’efforts.

Le vieil homme observait ses pieds alors qu’il foulait l’herbe de ses pâturages, le cuir de ses hautes bottes lui rappelant le souvenir, teinté d’amertume, de ce riche contrat obtenu auprès de l’armée américaine et qui allait fournir des bottes aux soldats de l’Union, durant la guerre de sécession. Nous étions à l’ère industrielle et, plus que jamais, les profits de la guerre se feraient au détriment de la vie d’autrui…

C’est pourquoi, à quarante ans, fuyant le tumulte de la cité, il était revenu s’établir ici, à Compton, près de la ferme paternelle, où il avait fondé la plus grande ferme d’élevage de races importées jamais connue, jusque-là, au Canada. Le sénateur se revoyait, marcher auprès de ses vaches, caresser le sombre pelage de ses Wetherby et de ses Warlaby importées d’Angleterre et pour lesquelles il obtiendrait un jour des prix records sur les marchés internationaux.

Le vieil homme sourit encore. Oui, ce mot, « marchés », encore une fois…

Soudain son pas se figea. Aux pieds de la vallée, parmi les hautes statures de son troupeau habituel, était apparue une filée d’animaux disparates et, pour la plupart, de races et d’espèces inconnues. En tête de cette procession, des hommes et des femmes à la peau noire tenaient dans leurs mains des rênes guidant des vaches, certes, mais des vaches faméliques en regard des standards nord-américains. Derrière eux se profilaient de grands félins, puis ce qui ressemblait à une antilope, puis des moutons, des chèvres et des lapins en nombre considérable ; la plus grosse souris ainsi que le plus petit singe qu’il lui eût été donné de voir ; suivaient un chameau marchant au côté d’un cheval ; le tout, entouré de nombreux chiens, tous trépignants et de fière allure. Et, en queue de peloton, un immense serpent, dont l’extrémité allait se perdre à l’horizon.

Le sénateur retira son chapeau, l’agita au-dessus de sa tête et héla la troupe des marcheurs. Ceux-ci, l’apercevant, firent halte et attendirent que le vieil homme les rejoigne, d’un pas assuré, pour son âge avancé. Lorsque le patriarche, retirant à nouveau son chapeau, tendit la main pour se présenter, le sourire qui l’accueillit aurait témoigné de ce que l’humain avait de plus profond et de chaleureux.

Good afternoon, dear fellows. May I ask you what you are doing in my fields ?

Face aux visages emplis de perplexité des nouveaux arrivants, le sénateur répéta sa question, en un français teinté d’un fort accent. Le sourire des voyageurs s’illumina, et le premier du groupe répondit :

— Nous arrivons de partout dans le monde, et nous cherchons une terre d’asile pour abriter nos familles…

Le sénateur marqua son étonnement par une moue appréciative, conscient des efforts, et du lot de sacrifices, nécessaires pour entreprendre un tel périple. Son regard ne put faire autrement que de s’attarder aux génisses qui ouvraient la marche, dont les côtes apparentes tranchaient avec la carrure de leurs consoeurs canadiennes.

Saisissant la curiosité de leur hôte, une femme se détacha du lot et vint offrir son bras au sénateur ainsi qu’une brève tournée de leur équipée.

— Ces vaches viennent du Burundi, dit-elle, et celles-là de l’Ouganda, où elles font intrinsèquement partie de nos cultures. Cet animal à longues cornes est un okapi, et on ne le retrouve qu’au Congo. Le chameau vient d’Égypte et les chèvres qui l’entourent de partout dans le monde…

Un immense perroquet vint à cet instant se poser sur l’épaule du sénateur. La femme poursuivit :

— Cet oiseau, comme la souris et le singe, viennent de Colombie, en compagnie de l’anaconda qui traîne, là-bas, dans les hautes herbes. Quant à ces deux tourtereaux…

Un couple de canards multicolores vint se dandiner aux pieds du sénateur.

— …ce sont des canards mandarins, venant de Chine, et on n’en peut séparer le couple.

Le sénateur était ébloui par tant de richesses, par tant de couleurs inusitées. Il ne pouvait contenir sa stupeur face à une telle délégation.

Il demanda, sans affront, sans animosité :

— Mais… Que venez-vous faire ici ? Qu’êtes-vous venus chercher ?

Trois hommes s’avancèrent, aux traits similaires, trois frères assurément, soutenant une femme âgée, qui devait être leur mère. Un grand félin, splendide, vint s’asseoir à leurs côtés. Le cadet des trois frères prit la parole.

— Nous avons fui la guerre. Nous avons fui la destruction. Nous avons fui la folie des hommes, qui mettent à mort la beauté du monde…

Il désigna l’animal à ses pieds.

— Ceci est un guépard asiatique. Il vit presque exclusivement à la frontière de l’Iran et de l’Irak, et la guerre l’aura bientôt exterminé…

Des larmes emplirent ses yeux.

Le sénateur était abasourdi. Il situait mal ces pays mentionnés par l’homme…

Une femme se dégagea alors du lot, vêtue d’une robe vaporeuse, d’une toge telle qu’on en voyait revêtues les statues, dans les musées. Une ribambelle d’enfants semblèrent jaillir de sous ses pans, tumultueux, emplis de vie.

— J’arrive de la Grèce antique, celle d’avant le déclin. Et j’ai quitté mon île parce que les enfants n’y avaient plus le droit d’être des enfants.

Une immense clameur s’éleva du groupe. Comme un consentement, un assentiment. Et des enfants de tous âges, dissimulés jusque-là, se mirent à courir partout dans les champs, enfin libres, enfin libérés.

Une autre femme s’avança. Le sénateur la détailla, éberlué par son apparence. Elle portait des pantalons ajustés, ses chaussures semblaient faites de caoutchouc, un sac à dos tressé avec des fibres inconnues et beaucoup plus petit que ceux qu’il avait vus portés par les soldats tenait sur ses épaules par des sangles rembourrées. Quelle incroyable invention… Derrière des lunettes étranges, qui n’étaient pas faites de métal, les plis de ses yeux témoignaient d’un caractère à la fois grave et rieur. Elle prit la parole, d’une voix chantante et saccadée.

— Je viens de la Chine du futur, où il y a trop de gens, trop de gens… Où les enfants n’ont plus d’espace pour jouer, et où ils doivent travailler dur pour avoir un avenir. Trop travailler, trop dur…

La voix d’un homme émergea du groupe.

— En Égypte, les enfants  font leurs devoirs jusqu’à minuit !

Et, petit à petit, une rumeur parcourut l’assemblée, comme un frisson ténu :

« Perdre l’enfance… »

« Oui, perdre l’enfance… »

« On a perdu l’enfance… »

Le sénateur ressentit un vertige. Tous ces pays mentionnés, ces époques qui fusionnaient… Il agrippa la main d’un homme à la peau tannée par le soleil d’Afrique et bredouilla :

— Am I in a dream ? 

L’homme répondit, d’une voix apaisante :

— Dans un rêve ? Peut-être. Vous vivez dans un pays de rêve, assurément. Quant à moi, j’ai l’impression de m’être extirpé d’un cauchemar…

Se ressaisissant, le sénateur, empli de sollicitude, demanda :

— May I ask you… Where do you come from, my friend ?

Le visiteur sourit et bomba le torse.

— Vous voulez savoir d’où je viens ? Alors notez…

Il fit un pas de recul et entonna une mélopée que tout le groupe reprit en chœur.

— Je viens du Burundi. Mais venir du Burundi signifie…

Et tous chantèrent :

« Burundi – Rwanda – Kenya – Malawi… »

Celui qui s’était fait chantre précisa :

— Oui, car venir du Burundi signifie que j’aie du passer par tous ces pays pour arriver au Canada…

Et le chœur reprit :

« Congo – puis Tanzanie, mais la Tanzanie n’accepte pas les réfugiés – puis Kenya – d’un camp à l’autre, pour arriver au Canada… »

Et le premier homme reprit :

— Alors, pourquoi venir ici ?

Tous ses proches alors présents dans la maison familiale étaient venus l’entourer, et la plus jeune de ses petits-enfants, la tête bien calée dans le creux de l’épaule de son aïeul, consciente de sa chance, s’adressant à l’assemblée, demanda :

« Burundi – puis Rwanda – puis Kenya – puis Malawi – pour arriver au Canada… »

Une autre voix s’éleva :

— Moi, je viens du Congo, mais venir du Congo signifie…

Et le chœur reprit :

Un silence solennel prit place, dans l’assemblée.

— Pour le futur de mes enfants. Car le futur est vague, pour mes enfants…

Ce fut au tour du sénateur d’avoir les yeux remplis de larmes. Afin de dissimuler son malaise, il convia toute la troupe à le suivre à sa maison, où il leur servirait un rafraîchissement et une part de dessert.

— Oui, répondit l’homme aux pieds duquel s’était lové l’anaconda, caminons ensemble…

Le sénateur Cochrane parut perplexe :

— Caminer ? Je ne connais pas ce verbe…

La troupe joyeuse s’esclaffa, expliquant au sénateur que c’était une adaptation en français d’un verbe espagnol, caminar, qui signifie simplement « marcher »… Le sénateur sourit, reprenant à son compte l’expression.

— Oui, alors allons caminer, allons caminer ensemble…

Tous le suivirent et prirent place sous l’immense véranda qui entourait, de son balcon fleuri, la demeure familiale.

Le sénateur interrogea chaque membre de l’assemblée tour à tour. Le sort de ces hommes et de ces femmes allait droit au cœur de ce fils d’immigrants qui avait dû lui aussi lutter pour faire sa place. Et, au souvenir de ses jeunes années où il aurait tout fait pour offrir une vie meilleure à la femme merveilleuse qui l’avait accompagné, depuis qu’il l’avait rencontrée à Lowell, au Connecticut, il osa demander, d’une voix posée, à ses convives :

— Dites-moi, je sais que cela prend une dose de courage astronomique, oui, astronomique, pour oser quitter son chez-soi et aller tout risquer, y compris sa vie, dans l’espoir d’un monde qui nous sera meilleur… Alors dites-moi, si vous le voulez bien, quel est le rêve qui vous motivait ?

Et les réponses fusèrent, dans une langue parfois approximative, mais toujours venant du cœur. Car, comme le premier homme à se prononcer l’énonça :

« Cela prend beaucoup de courage, pour migrer. Et le mot courage vient du mot cœur. Oui, le courage vient du cœur… »

Et les rêves de tous ces exilés éclatèrent dans la nuit naissante, comme autant de feux d’artifice :

« Je rêve de construire la même vie que nous avions auparavant, avant la crise économique qui a ravagé mon pays. Je rêve de continuer le bon travail d’équipe, avec mon mari. Oui, continuer le rêve de construire… »

« Je rêve de vivre dans un endroit calme, où il y a la sécurité. C’est réussi. Je rêve maintenant de bien m’installer dans la société. Avoir un travail et une famille… »

« Je rêve pour mes garçons d’avoir un avenir meilleur… Qu’ils n’aient pas les mêmes épreuves que moi. »

« Après la réussite, ici, je rêve avec mon mari de retourner en Afrique et fonder une ferme… »

« Je rêve de préparer mes enfants pour l’éducation. Et peut-être pourront-il un jour retourner en Afrique, diriger, gouverner mon pays, avec les enseignements canadiens… Et pour la vie divine : je rêve que toute ma famille aille au paradis… »

« J’espère que j’aurai une cabane dans un village, avec un cheval et des moutons, et que j’habiterai là-bas avec mon amour… »

« Je rêve d’avoir une vie stable… »

« J’aimerais devenir riche pour établir une fondation pour venir en aide aux gens et aux animaux dans le besoin… »

« J’espère que le rêve de mon mari, venu étudier ici, se réalisera et qu’il pourra contribuer à guérir le cancer… »

« Je rêve de devenir médecin. Que mes qualifications soient reconnues. Dans mon pays, j’étais médecin. Ici, on m’accepte comme infirmière… »

« Je rêve à court terme de devenir infirmière, pour acheter une maison ici et donner une maison à ma mère, restée là-bas. Je rêve à moyen terme d’aider mes enfants à compléter leurs rêves. Et peut-être que mes parents pourront venir nous rejoindre…

« J’espère que, lorsqu’il aura grandi, mon fils sera un bon humain. »

Le sénateur Cochrane était chaviré par tous ces témoignages. Lui, qui avait fait un long détour pour venir terminer ses jours ici, près de la terre paternelle, en compagnie de sa famille, il ressentait, dans l’espoir qu’avaient ces gens de léguer un avenir meilleur à leurs enfants, le sens profond de sa vie, de toute vie.

Le jour déclinait et le sénateur offrit le gîte à ses hôtes de passage. On fit un grand feu autour duquel chacun put raconter une partie de son histoire. Les animaux gambadaient librement dans les champs, et l’anaconda était venu s’enrouler près du feu.

Le sénateur, ému, remercia ses invités de lui avoir rappelé le moteur de son existence, à savoir : tous ses efforts avaient eu pour but le bonheur de se retrouver à l’abri, dans la paix et l’harmonie, auprès de sa famille.

— Et si, avant que nous allions dormir, vous aviez une seule vérité à nous faire partager, à nous qui vivons ici dans la paix et l’harmonie, quelle serait-elle ?

Le premier homme à avoir pris la parole caressa tendrement la chevelure de l’enfant, puis leva la main, pour demander silence. La campagne au complet retint son souffle.

— À tous les habitants d’ici, je dirais…

Et le chœur des migrants s’éleva dans la nuit naissante, chaque souhait allant rejoindre les étoiles au firmament et briller de tous leurs feux, striant le ciel, comme une aurore boréale…

« Qu’il faut maintenir le soutien, le respect et l’égalité. »

« Que c’est calme, ici. Qu’il faut conserver cela. Qu’on espère que tous reçoivent des conditions égales, sans discrimination, pour que tous aient l’opportunité de recommencer. Ça prend du courage, pour s’adapter dans un monde nouveau. Le courage vient du cœur… Pour avoir atterri dans un rêve, ça a pris beaucoup d’efforts. »

« Dans mon pays durant la guerre, on ne savait pas si on allait simplement se réveiller. J’accumule beaucoup de culture. Ici, je peux dormir et même rêver. »

« Peut-être que le Canada pourrait transporter son expertise, et faire des séminaires qui permettraient aux autres pays de vivre en paix. »

« Que la diversité est importante. Il est important de la conserver. Chaque couleur doit être utilisée pour donner toutes les teintes d’un visage total. La diversité est une force constructive. Là où d’autres pays écrasent la diversité, ici il faut la faire fleurir… »

« Faites attention à la forêt, qu’elle reste propre. Il faut faire attention aux arbres et aux animaux. Ne dérangez pas les animaux… »

« Canada, Québec, Sherbrooke : c’est spécial, ici. C’est une région qui donne beaucoup de choses : les parcs, la campagne, le respect. J’ai beaucoup voyagé. Mais ici, c’est différent. Chaque personne est responsable ici. C’est le respect, le respect des règles, ;e respect des gens. En respectant les simples règles de vivre ensemble, ça permet à tous de vivre en paix, l’esprit en paix. Sans craindre à tout moment de se sentir menacé par quelqu’un qui ne respecte pas les règles… Alors, si c’est possible ici, pourquoi ce n’est pas possible dans mon ancien pays ? »

Et, du sommet de la vallée, tous purent voir le cours de la rivière Coaticook aller se fondre aux bras de la Voie lactée… En la réfléchissant d’abord, puis en s’y joignant. De tout temps, les étoiles avaient montré le chemin aux explorateurs. Cheminant ensemble, caminant ensemble, à illuminer la nuit.

Une dernière voix s’éleva, sans âge :

« Je suis heureux, ici. Je ne me sens pas étranger, ici. Depuis que je suis arrivé ici, je me sens chez moi, ici. »

Les auteurEs ont écrit ce texte le 21 juin 2017 sous la direction de Benoît Bouthillette et après avoir écouté la voix de Matthew Henry Cochrane de La Voie des pinoniers :

Zahra Ghazi Khalil Al-Maghazachi

Shawkat Mohammed Bayoumi Aly

Zacharoula Baka

Amina Kabahuma

Ali Mohamad Karimi

Amin Karimi

Arash Karimi

Caihua Lian

Ildephonse Edson Niyongabo

Yuly Adriana Quintero Sierra

William Camilo Robayo Rodriguez

Enyonyi Shabani Limbaya