La grande fête

L’église de Sainte-Edwidge est pleine à craquer. On entend les mouches voler tellement les gens sont impatients de voir le spectacle débuter. Tout à coup, des pas lourds se font entendre. Est-ce un comédien personnifiant le curé Morache qui arrive, tout souriant, ou est-ce le véritable pionnier, vêtu de sa plus belle soutane, qui s’avance ainsi, subjuguant l’assemblée ?

Après avoir remercié les gestionnaires de la paroisse, il souhaite la bienvenue à toute l’assistance. L’homme d’Église ouvre les bras et dit :

— Que le spectacle commence!

De l’arrière de la nef résonne la magnificence de l’orgue Casavant nouvellement restauré. L’église entière est enivrée par cette musique divine. L’organiste a l’air d’un ange, ou d’une mésange, toute menue devant son clavier.

Tout à coup, des pas saccadés viennent briser cette belle harmonie. Étonnés, les spectateurs voient une troupe envahir l’allée centrale : ce sont les chevaliers de la tempérance. À la vue de ces gardiens de l’abstinence, un sourire de satisfaction illumine le visage du curé Morache à la vue des gardiens de la vertu. Pourtant, la démarche militaire de ceux-ci semble glacer le sang de l’assemblée. Chacun se tient les fesses serrées jusqu’à ce qu’une chorale de jeunes voix féminines délie l’atmosphère et entame un chant d’autrefois.

C’est le chœur de toutes les jeunes filles ayant reçu une éducation de grande qualité grâce aux bons soins du curé visionnaire. Chacune d’elles tient un mouton qu’elle caresse tendrement. Elles déposent leur animal aux pieds de l’autel et du sol émerge alors une grande crèche vivante. Des cris de joie emplissent l’église. Les vitraux semblent se couvrir de givre et tous s’apprêtent à vivre la magie de Noël lorsque, tonitruante, une forte détonation retentit.

Des hommes, la carabine en bandoulière, entrent dans l’église avec la récolte de leur chasse. La messe de minuit se convertit aussitôt en messe des chasseurs. Le visage des hommes rayonne, ils sont fiers de ramener du gibier à leur famille. Alors, par chacune des portes du bâtiment centenaire surgit une pléiade d’animaux de la forêt. Les chevreuils gambadent par-dessus les balustrades tandis que les perdrix sont juchées dans le jubé. Le dindon sauvage fait la roue, créant une auréole autour de la statue de la sainte Patronne du village. L’ambiance devient vite cacophonique et c’est la débandade totale jusqu’à ce que le curé revienne, harnachant son taureau de Compton, faisant fuir tous les animaux et ramenant ainsi le calme.

La foule est en émoi. Une fébrilité palpable agite toute l’assemblée. Alors, un à un, les aînés du village se lèvent et entonnent un air apaisant, qui apporte réconfort.

Le calme revenu, un groupe de femmes descend l’allée centrale, sur le chant du doux babil des nouveau-nés. Elles enlacent toutes leur nourrisson dans leurs bras, habitées d’une lumière qui irradie dans toute l’église. À leur tête, une dame d’une grande prestance, tenant son propre enfant, se démarque du groupe. Il s’agit de la nouvelle femme curée du village, celle qui assurera la continuité de la communauté.

D’un pas assuré, elle monte en chaire et déclare :

— Ce soir, en rendant hommage au curé Morache, nous commémorons son héritage. Par-delà la superbe église qu’il nous a léguée, nous célébrons l’affranchissement des femmes, qu’il a favorisé. À partir d’aujourd’hui, faire partie de la vie paroissiale ne sera plus une obligation, mais bien un choix. Célébrant ainsi le renouveau de l’église, qui passe par la présence et la reconnaissance des femmes au sein de l’institution. 

Sous un tonnerre d’applaudissements, les paroissiens se lèvent, accueillant cette nouvelle avec joie. La survie de la communauté est maintenant assurée.

Ce texte a été écrit le 31 mai 2017 sous la supervision de l’auteur Annick Côté. Les participants ont préalablement écouté la voix de Wilfrid Morache. Les auteurEs sont :

Aurélie Caldwell                     

Lise D. Côté                             

Claire Désorcy                         

Louise D. Marion                    

Nicole Pinsonneault                 

Marcelle Richard Viens           

Yvan Scalabrini Paul Viens

Les oies volantes

@ Photo de Benoît Bouthillette

Comme elle le fait à tous les matins, depuis aussi loin qu’elle se souvienne, Sofia se rend à la rivière.

Lorsque ses pieds foulent les fougères bordant le bord de l’eau, Sofia jette un regard en amont. Elle aperçoit un ballot, porté par les flots tumultueux et se dirigeant vers elle. Le courant le dépose sur la berge à ses pieds. Sofia se penche pour le ramasser. Elle sait ce que contient l’envoi. Elle sait qu’à l’intérieur du petit paquet, elle trouvera des tissus de toutes provenances, qu’il lui incombera d’agencer. Que pour elle, c’est du travail en devenir. Mais sa tâche est cruciale. La courtepointe qu’elle tissera pourra guider ceux à qui elle permettra d’arriver jusqu’à la terre de liberté.

Sofia revient à sa maison par le sentier de la forêt. Mais, devant sa porte, un gros ours noir l’empêche d’entrer. Sofia s’éloigne discrètement pour prendre refuge dans les bois. Elle s’installe sous le grand noyer noir où elle a l’habitude de rêvasser à toutes ces personnes qui ont pu porter, et user, ces tissus qu’on lui destine. Ses mains trépignent lorsqu’elle défait la boucle du colis, d’où surgissent mille motifs, mille textures. Mais que faire de ces couleurs et de ces tissus variés ? Quelle image peut-on y retrouver ?

Sofia s’empare alors des ciseaux qu’elle dissimule sous une souche et commence à découper le tissu qui constituera le coin supérieur gauche de sa courtepointe. Elle sort ses aiguilles et son fil et commence à coudre les morceaux de tissus ensemble.

L’assemblage de sa pièce, une fois terminée, illustrera le chemin à suivre par tous les esclaves du XIXe siècle qui arriveront au Canada, ayant fui leurs maîtres tortionnaires à la recherche d’un avenir. Panneau de signalisation, carte routière, la courtepointe servait alors à baliser le chemin de ces pèlerins de la liberté. Du revers de sa manche, Sofia s’éponge le front. Elle lève les yeux et suspend son geste. Elle voit l’ours s’approcher d’elle. Le pas de l’imposant animal fait lourdement résonner la terre. L’ours vient se blottir aux côtés de Sofia dans un grognement affectueux. D’une voix grave et mielleuse, il demande :

— Qu’est-ce que tu as repêché aujourd’hui ? Quelle histoire va-t-on raconter ?

Sofia redoutait la présence de l’ours, parce que leurs longues discussions l’éloignaient de son labeur, mais elle lui détaille son désir d’illustrer dans son prochain panneau l’histoire des soldats déserteurs de la première guerre mondiale. Le motif du coin supérieur droit de la courtepointe dépeindrait la main à quatre doigts de tous ces malheureux, grelottant sous la courtepointe qu’ils avaient reçue à leur départ et qui leur servirait d’ultime refuge. L’ours observe le dessin de la main, amputée de son index, et frissonne. Il pose son regard sur sa patte avant droite, soucieux.

Sofia peut maintenant passer à la troisième étape de sa courtepointe. De sa besace déposée au pied du grand arbre, elle sort sa petite boîte de couture contenant les brins de laine de couleurs variées provenant du Moulin de Monsieur Ways et sauvés de l’incendie ayant ravagé l’édifice à la fin du XIXe siècle. Sofia se met à chantonner :

La laine des moutons, c’est nous qui la tondaine… La laine des moutons, c’est nous qui la tondons…

Elle réserve cette laine qu’elle chérit aux pièces les plus précieuses, exceptionnelle et significative de ses créations. Elle confectionne alors un kaléidoscope multicolore qui illustrera à merveille le mouvement d’émancipation des femmes auquel a contribué la fabrication même des courtepointes, précédant leur entrée dans les musées. Oui, l’art utile allait devenir un métier d’art, avant d’être reconnu comme art valable, puis engagé.

Sofia s’éponge le front. L’ours lève la patte et s’arrache alors une griffe, puis l’offre à Sofia, qui l’accepte avec émotion. Elle prend le temps de contempler et d’apprécier l’offrande avant de se replonger sur la dernière portion de son travail.

Car le temps file…

Et la tâche qui l’attend pour n’est pas simple : Sofia souhaite capter l’essence des différents artistes ayant sculpté, tourné, façonné l’histoire de Way’s Mills au tournant des années 1970, se faisant ainsi les gardiens du patrimoine. Sofia lève un regard ému vers l’ours qui dépose sa patte sur l’épaule de la courtepointière, lui conférant ainsi la force nécessaire pour parachever son oeuvre.

Le dernier coin de la courtepointe une fois en place, Sofia saisit la griffe de l’ours et s’en sert pour coudre, sur les pourtours de la grande pièce, une bordure au motif d’oies volantes. L’enfilade de triangles blancs évoque à la fois le déploiement des ailes ainsi que le passage du temps…

Sofia et l’ours prennent un recul sur l’œuvre et contemplent la succession des époques qui s’y côtoient. Le soleil déclinant projette leur ombre en contre-jour sur la blancheur du centre de la courtepointe, laissé vacant. Perplexe, l’ours interroge Sofia sur la raison de cette surface vierge, au cœur du récit. La femme sourit, de ce sourire qui pourrait témoigner autant de la fierté du travail accompli que d’une confiance porteuse d’espoir

— Cette page blanche est pour tous ceux qui viendront après nous et qui écriront l’histoire à leur tour…

Dans le ciel, au-dessus d’eux, une volée d’oies blanches saluaient le retour des saisons.

Ce texte a été écrit sous la supervision de l’auteur Benoît Bouthillette le 17 juin 2017 à Way’s Mills. Les participants avaient préalablement écouté la voix du personnage Daniel Way de La Voie des pionniers. Voici les auteurEs :

Aude Gendreau-Turmel        

Danielle Goyette                   

Christiane Laberge                

Jean-Pierre Pelletier              

Jocelyne Rochon

Rose Mary Schumacher

Les trois femmes

@ Photo de Dominique Plourde

Le jour tombait, la pénombre s’installait. Au loin, on entendait les coyotes hurler. Trois femmes, une blonde, une brune et une rousse, toutes étrangères l’une de l’autre, quittent l’église où vient d’avoir lieu l’enterrement. Elles se préparent à observer les étoiles. Sur le perron de l’église, aucune étoile, mais plutôt de très, très gros nuages, noirs et menaçants. Inquiètes de la venue d’une tempête, les femmes s’abritent sous le pavillon du jardin Sapins et merveilles, juste à côté de l’église.

C’est là que trois destins se rencontrent : celui de Becky, Ti-Beu et Lulu. Elles font connaissance et en viennent à parler de leur grand amour. Becky dit : « Il était si vaillant, un grand entrepreneur, un amant formidable. Je ne l’oublierai jamais. » Ti-Beu déclare avec extase : « Et le mien, si vous aviez vu ses beaux yeux bleus! » Lulu enchaîne : « Mon amoureux chéri avait aussi les yeux bleus. » Becky déclare, larmoyante : « Le mien avait les yeux bleus tirant sur le gris. »

Soudain, l’orage éclate, les nuages crèvent à grand bruit, déversant des trombes d’eau tout autour du pavillon. Le vent se déchaîne et la rivière monte à vue d’œil. De crainte d’être englouties par l’eau, les trois dames courent vers la colline et gravissent l’escalier de pierres menant au cimetière. Une fois sur place, elles se réfugient sous les sapins.

– Je vais donc m’ennuyer de mon coco! », soupire Becky.

– Si seulement mon beau draveur était là, il nous protégerait », de rajouter Ti-Beu.

– Mon prince saurait quoi faire, lui », renchérit Lulu.

Elles entendent alors un fracas épouvantable : le pont est emporté par les eaux tumultueuses! Désemparées devant le déluge, elles comprennent qu’elles sont prisonnières, sans compter que les coyotes se rapprochent… Sans réfléchir, elles sautent dans la fosse fraîchement creusée et s’écrient d’une même voix : « Raoul! »

Becky, Ti-Beu et Lulu se dévisagent avec des yeux étonnés et, couvertes de boue, éclatent de rire devant le comique de la situation. Trois femmes, de trois villes différentes, venues rendre un dernier hommage au grand amour de leur vie, le seul et unique Raoul.

Ce texte a été écrit grâce à la supervision de Dominique Plourde et Rachel Rouleau le 15 août 2017 à East-Hereford. Les participants étaient inspirés du personnage de Thomas Van Dyke de La Voie des pionniers. Les auteures sont :

Danielle Beloin

Élody Bernier

Dynalie Boisvert

Nicole Bouchard                   

Diane Lauzon Rioux    

Joanne Leclair  

Eva Marchesseault