Les cerises de Syrie

@ Photo de Caroline Custeau

 

Nassima est assise sur le bord de la rivière. Elle pense à son pays. Elle pense à la nature de son pays. Le chant de la rivière lui rappelle son enfance en Syrie. Le parfum des vergers lui ramène l’odeur des pommes qu’elle y mangeait. Nassima ferme les yeux, un vent de nostalgie s’empare d’elle.

Lorsqu’elle les rouvre, elle aperçoit un homme qui se promène sur la berge, de l’autre côté de la rivière. Il prend des photos. Nassima le regarde se pencher, viser une fleur, tenter de la capter sous plusieurs angles. Lorsque l’objectif pointe soudain vers Nassima et que, à son tour, l’homme l’aperçoit, il est subjugué. Il la trouve belle et sent dans son âme qu’elle dégage une immense douceur, une gentillesse.

Tout juste le temps de prendre quelques clichés et il reçoit quelques gouttes de pluie sur la tête. Il décide d’aller s’abriter sous le même arbre que la belle inconnue. Il traverse donc la rivière, peu profonde, à cet endroit-là, et se rapproche de la jeune femme. Intimidée, un peu effarouchée, celle-ci demeure muette, et enserre ses genoux avec ses avant-bras. L’homme prend place au sol au côté d’elle, respectant néanmoins une certaine distance. Une feuille tombe de l’arbre, directement sur l’épaule de Nassima. Délicatement, le jeune homme retire la feuille. Nassima se tourne vers lui et leurs regards se croisent. L’homme trouve alors que la vie très est belle et il perçoit le vent doucement souffler dans la chevelure de la jeune femme. Il dit :

— Bonjour, je me nomme Pascal. Est-ce que je peux te demander ce que tu fais ici, seule?

Nassima reste un moment sans répondre, surprise par la question très directe du jeune homme. Puis d’une voix posée, elle enchaîne :

— J’aime beaucoup venir ici, parce que c’est très calme. Lorsque je suis triste, et que la vie est trop difficile, je viens m’asseoir ici, au pied de l’arbre.

— Et pourquoi ici en particulier?

Nassima prend un temps pour réfléchir, pour sentir l’odeur des fougères qui les entourent, avant de répondre :

— Parce que j’aime beaucoup la plantation de cassis, tout près. Ça me rappelle les cerises de mon enfance. C’est un bel endroit, ici, les gens y sont accueillants. Et l’histoire de la pionnière, qui a fondé ce lieu, est très inspirante. Qu’une femme venue d’ailleurs ait pu contribuer à construire ce pays, ça me procure de l’émotion…

Intrigué, Pascal enchaîne :

— D’où viens-tu?

Les yeux de Nassima deviennent encore plus brillants.

— Je viens d’Alep, en Syrie.

— Et pourquoi es-tu partie de là-bas?

Nassima baisse la tête, comme se recueillant.

— Parce que je n’étais plus en sécurité. J’ai fui la guerre. J’ai trop d’amis qui sont morts. Il n’y avait plus d’école, ni de travail. Ma maison a été détruite, explosée. C’était trop dur, la violence. J’ai eu peur, trop peur…

Pascal voit une larme couler sur la joue de Nassima.

Pour lui changer les idées, il lui propose d’aller marcher jusqu’au noyer noir, un arbre de plus de cent cinquante ans, qui se trouve un peu plus haut, sur le chemin.

Nassima sourit. Mais, dignement, elle décline l’offre.

— Ce n’est pas le bon moment, dit-elle.

Puis elle se lève. Elle fouille dans son sac et en sort un stylo. Craignant d’avoir froissé Nassima, Pascal se lève à son tour. Il demande :

— Je voudrais te revoir, c’est possible?

Nassima s’empare de la main du jeune homme et, avec ferveur, y inscrit quelques mots.

— Je serais d’accord pour que tu m’envoies les photos que tu as prises aujourd’hui… Voici mon adresse courriel.

Puis elle s’éloigne. Figé par l’étonnement, Pascal arrive à peine à bredouiller une dernière question :

— Mais, je n’ai même pas su ton prénom…

Le vent lui répond « Nassima », alors que la jeune femme disparaît parmi les arbres, comme un oiseau qui s’envole et rejoint son nid.

Dès qu’il arrive chez lui, Pascal transfère les photographies sur son ordinateur. Il y retrouve le visage de Nassima. Le sourire de Nassima, alors que, de profil, elle observait le cours de la rivière.

Il envoie instantanément les photographies à l’adresse laissée par la jeune femme. Puis il attend.

Une journée passe, puis deux. Mais ce n’est pas grave. Pascal pourrait attendre la vie entière… Au troisième jour, une réponse survient, ayant pour objet : Shokran. Pascal ouvre le message. Il ne contient que ces seuls mots :

 

Inta noor ayuni

 

Pascal s’empresse de chercher la traduction sur Internet. Il découvre rapidement que cela signifie « Tu es la lumière dans mes yeux… »

Inta noor ayuni…

Et Pascal comprend qu’une nouvelle histoire est possible.

 

Texte écrit le jeudi 1er juin 2017,

Au Domaine Ives Hill, à Compton, par :

Abdul Ali Badamgul

Shamshad Ayam

Katia Farah

Juan Manuel Garcia Rosas

Hala Khayat

Surae MirAfghan

Mohammed Neame

Nestor Venegas Gutierrez

En compagnie de Caroline Custeau, agente d’intégration en francisation,

Cégep de Sherbrooke

 

Un commentaire sur « Les cerises de Syrie »

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